31/03/2014

Sculpture du "Musée des Confluences", Lyon, France

Voici une superbe sculpture appartenant aux collections du musée des Confluences de Lyon :

musee des confluences 01.jpg

 

FICHE SIGNALETIQUE :

Inventaire : 60005211

Mode d'entrée : achat, 1992 (Patrick Girard)

Appellation : personnage debout

Provenance : Népal ; région occidentale ?

Date : avant 1968–69 (v. ci-dessous)

Matériaux et techniques : bois, noir de fumée

 Dimensions : 53,8 x 14 x 7,3 cm

 Description : Statuette anthropomorphe en bois, représentant un personnage masculin (moustaches recourbées) en position hiératique : debout, bras le long du corps, jambes légèrement fléchies. Les pieds ne sont pas représentés ; les jambes se prolongent en une base rectangulaire. Bois raviné sur toute sa surface (notamment au sommet de la tête) et partiellement recouvert de lichens. Point noir au milieu du front, correspondant sans doute à la trace d'un tilaka (marque dévotionnelle).

 La surface plate du torse porte une inscription commémorative de 8 lignes en écriture "devan!gar" .

 

Les caractères, gravés et noircis, suivent le ravinement du bois et recouvrent parfois les lichens :

 l'inscription a peut-être été réalisée dans un second temps.

 

Cachet de cire rouge : autorisation d'exportation délivrée par le Département de l'Archéologie du Népal

 

Utilisation : Diverses ethnies rurales du Népal (notamment de l'Ouest) sculptent des effigies

 commémoratives en rapport avec leurs croyances religieuses (hindouisme populaire) et leurs pratiques

 shamaniques. La présence d'une inscription est exceptionnelle mais son déchiffrement reste difficile.

 La statuette pourrait représenter le défunt (Ru)nasyi Dhari, de la caste des damai (musiciens-tailleurs),

 dont l'effigie aurait été installée par un proche dans la «forêt de Jari!» (à moins qu'il ne s'agisse du lieu du décès). Quoiqu'il en soit, la statuette était manifestement placée à l'extérieur (érosion, lichens). En outre,

 l'examen des traces de sciure à sa base laisse supposer qu'elle possédait jadis un tenon, peut-être destiné à la

 ficher dans le sol. Quant à la date indiquée, elle peut faire référence au décès, à la création et/ou mise en

 place de la statuette ou à la réalisation postérieure de l'inscription elle-même.

 

 

musee des confluences 2.jpg

 

10:38 Écrit par David Van der Elst | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

27/03/2014

Indian Heritage à Paris Tribal

La galerie Indian Heritage de Frederic Rond exposera à l'occasion du salon "Paris Tribal" du 03 au 06 avril 2014, un ensemble de masques himalayens ainsi que deux superbes sculptures de l'ouest népalais. Ce sont ces dernières que je vous présente aujourd'hui sur mon site......

 

Fantome.jpg

62 cm

copyright : indian Heritage

Putali01.jpg

51 cm

copyright : Indian Heritage

 

 

MERCI A FREDERIC ROND

adresse de l'exposition : Galerie Samantha Sellem, 5 rue Jacques Callot, 75006 Paris

Cover04.jpg

couverture du petit catalogue édité pour l'occasion

copyright : Indian Heritage

20:00 Écrit par David Van der Elst | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

19/03/2014

Magia Mistero Memoria...Gli Archetipi Di Enzo Mordacci

En collaboration avec le blog "Ethnoflorence" et Monsieur Andrea Mordacci, je souhaite vous présenter quelques photos prises lors de l'exposition "Magia Mistero Memoria...Gli Archetipi Di Enzo Mordacci" Qui s'est déroulée l'hiver dernier au "Centro Studi Mordacci"  De La Spezia en Italie.......

Les oeuvres de Monsieur Enzo Mordacci étaient confrontées à de très belles sculptures "primitives" de l'Ouest Népalais..

1815977942.jpg

copyright : Centro Studi Mordacci / Ethnoflorence 2014

2486815263.jpg

copyright : Centro Studi Mordacci / Ethnoflorence 2014

1870775043.jpg

copyright : Centro Studi Mordacci / Ethnoflorence 2014

1542860618.jpg

copyright : Centro Studi Mordacci / Ethnoflorence 2014

2579314966.jpg

copyright : Centro Studi Mordacci / Ethnoflorence 2014

4009335167.jpg

copyright : Centro Studi Mordacci / Ethnoflorence 2014

3010705714.jpg

copyright : Centro Studi Mordacci / Ethnoflorence 2014

468561607.jpg

copyright : Centro Studi Mordacci / Ethnoflorence 2014

09:35 Écrit par David Van der Elst | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

07/03/2014

Rictus & Gueules de Bois....

Petit focus sur deux étranges mais très belles sculptures en bronze présentées par Jean-Luc Cortes en marge de son exposition sur les masques Himalayens "Rictus et Gueules de Bois" se déroulant rue Visconti n°4 jusqu'au 15 mars 2014....Cette exposition se focalisant principalement sur les masques, mon ami "ethnoflorence" publiera dans quelques temps une note sur son blog qui rendra compte de l'expo dans son ensemble (je publierai bien évidemment le lien sur mon site).....

Carton _1.jpg

Pour ma part je souhaite donc vous présenter ces deux étranges sculptures en bronze que me montra Monsieur Cortes.....Elles mesurent toutes les deux une petite vingtaine de centimètres et sont étonamment très lourdes.....L'une d'entre elles porte un cordon autour de son corps (probablement la représentation d'un Brahmane)...Leur gestuelle est également peu courante.....Quelques personnes ont émis l'hypothèse qu'il pourrait s'agir de sculptures funéraires.....

Certains se poseront sans doute des questions sur l'authenticité de ces statues....Je dois vous avouer que, pour ma part, tout ce que je peux dire est que celles ci dégagent une force incroyable et que, de toute façon, il s'agit du travail d'un ou de deux très bons artistes....

IL EST BIEN ENTENDU A NOTER QUE TOUS LES COMMMENTAIRES SONT LES BIENVENUS !!!!!!

 

Je souhaite également remercier Monsieur Cortes de m'avoir montré ces objets et lui dire que ce fut un réel plaisir de pouvoir enfin discuter avec lui en "direct" et non par clavier interposé...Merci également de m'avoir fait rencontrer Mr Jean-Claude Brézillon avec qui la discussion sur les religions "pré-hinduistes" des régions indiennes et himalayennes m'a vraiment donné l'envie d'aller voir encore un peu plus loin dans ce domaine......

Voici donc maintenant ces deux étranges sculptures :

028.JPG

copyright : Jean-Luc Cortes/David vde

030.JPG

copyright : Jean-Luc Cortes/David vde

031.JPG

copyright : Jean-Luc Cortes/David vde

034.JPG

copyright : Jean-Luc Cortes/David vde

040.JPG

copyright : Jean-Luc Cortes/David vde

042.JPG

copyright : Jean-Luc Cortes/David vde

044.JPG

copyright : Jean-Luc Cortes/David vde

050.JPG

copyright : Jean-Luc Cortes/David vde

 

 

Et voici quelques photos de l'exposition :

 

053.JPG

copyright : Jean-Luc Cortes/David vde

055.JPG

copyright : Jean-Luc Cortes/David vde

056.JPG

copyright : Jean-Luc Cortes/David vde

 

23:53 Écrit par David Van der Elst | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Nouvelle sculpture présentée par la galerie Renaud Vanuxem

Voici quelques images d'une superbe sculpture de l'ouest népalais présentée actuellement à la Galerie Renaud Vanuxem (http://www.renaudvanuxem.com/ )...

Merci à Mr.Renaud Vanuxem de me laisser publier ces photographies sur ce site...

069.JPG

copyright : Galerie Renaud Vanuxem/David vde

073.JPG

copyright : Galerie Renaud Vanuxem/David vde

072.JPG

copyright : Galerie Renaud Vanuxem/David vde

065.JPG

copyright : Galerie Renaud Vanuxem/David vde

066.JPG

copyright : Galerie Renaud Vanuxem/David vde

070.JPG

copyright : Galerie Renaud Vanuxem/David vde

23:01 Écrit par David Van der Elst | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

09/02/2014

San Francisco Tribal & Textile Arts Show 2014

Voici quelques photos prises par Mr. Sam Singer lors du "San Francisco tribal & Textile Arts Show 2014" qui s'est déroulé du 6 au 9 février 2014 à Fort Mason, Californie...Quelques beaux exemples de sculptures "primitives" népalaises étaient présentées par les grandes galeries spécialistes du sujet (Bob Brundage, Louis Nierijnck, Mark Johnson, etc.).

 

Je remercie bien entendu Sam qui, comme à son habitude, me laissse reproduire tous ces clichés sur mon blog. Il est donc à noter que toutes ces photographies restent sous le copyright de Monsieur Sam Singer....

 

1512275_10152245385420948_1566716070_n.jpg

copyright : Sam Singer

1690549_10152245385340948_1785398619_n.jpg

copyright : Sam Singer

1782179_10152245391290948_1661097841_n.jpg

copyright : Sam Singer

1723330_10152245390280948_622686828_n.jpg

copyright : Sam Singer

1908396_10152245385470948_859094875_n.jpg

copyright : Sam Singer

71491_10152245394245948_404001803_n.jpg

copyright : Sam Singer

1795687_10152245385190948_1633431504_n.jpg

copyright : Sam Singer

1902939_10152245385130948_499694122_n.jpg

copyright : Sam Singer

19:31 Écrit par David Van der Elst | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

04/12/2013

Enquête....

Voici enfin les résultats de mon enquête auprès des différentes personnalités gravitant autours de la scène des arts tribaux himalayens.....Je tiens à remercier tous les participants d'avoir pris le temps de répondre à mes questions et de m'avoir fourni des textes, pour la plupart, plus qu'intéressant !!!!!!

Here's finaly the results of my survey about the different personalities from the himalayan tribal arts scene....I would like to thanks all the contibutors for giving me so interesting texts !!!!!

 

Les deux questions posées étaient :

1° Comment avez-vous découvert la sculpture primitive de l'ouest du Népal (ou plus généralement les arts "tribaux de L'Himalaya) ?

2° Pourquoi avez-vous été attiré par celle-ci ?

 

The two questions were :

1° How have you discovered the nepalese tribal sculpture (or in gross the himalayan "tribal" arts) ?

2° Why have you been attracted by this form of art ?

 

VOICI LES REPONSES / HERE ARE THE ANSWERS :

 

(Il est à noter que tous les textes publiés ci-dessous restent sous le copyright des différents auteurs /all the texts published here stay under the copyright of the authors)

 

 

179473_1849982374009_1374235145_2072988_8359638_n_4.jpgMarc Gaborieau : Auteur et ancien Directeur de recherche au CNRS (France) :

1) J'ai découvert les sculptures "primitives" de l'ouest du Népal au milieu des années soixante en me documentant sur la région et en préparant les enquêtes que je devais y faire entre octobre 1967 et mai 1968 sur les divinités villageoises, en particulier le dieu Masta. Ces statues avaient été signalées par les premiers chercheurs qui avaient exploré la région, en particuliers deux d'entre eux qui ont écrit sur le sujet: Giuseppe TUCCI (1956) et David SNELLGROVE (1961). J'ai été le premier à réunir une documentation photographique détaillée, et à parler de façon précise de leur fonction d'ex-voto, de leur fabrication et de leur donation par les artisans intouchables, ainsi que de la délimitation de l'aire limitée où on les trouve (Pour les détails voir mon article sur le dieu Masta, Objets et mondes IX (1), 1969, pp. 28-29).
 
J'étais alors loin de me douter que cet art mineur et très localisé allait susciter un tel intérêt chez les collectionneurs et devenir l'objet de spéculations financières et intellectuelles (ce que je déplore...) mais aussi de savants travaux (qui me réjouissent...)

 
 2) J'ai été attiré par ces sculptures parce qu'elles représentaient un art vernaculaire encore non étudié, et qu'elles contrastaient avec la sculpture classique hindoue et bouddhiste sur pierre qui a flori dans la même région du XIVe au XVIe siècle, et que j'ai étudiée au cours des mêmes expéditions avec mon collègue népalais Prayag Raj Sharma qui était mon assistant (Voir l'ouvrage de ce dernier Etudes préliminaires sur l'art et l'architecture du bassin de la Karnali, Népal de l'Ouest, Paris, CNRS, 1972).

Je soulignerai que, quarante-cinq ans plus tard, cette statuaire reste tout aussi mystérieuse : voir le récente mise au point de Bertrand Goy et Gisèle Krauskopff, dans Bertrand Goy & Max Itzikovtz, Sculptures de bois au Népal. bouffons et protecteurs, Milan, 5 Continents Editions , 2009 (Distribution Le Seuil/Volumen, Paris), pp.49-73.

 

 

 

1004905_1389576004596968_702525282_n.jpgEric Chazot, Auteur passionné, Spécialiste et Collectionneur (France) :

J'ai vécu au Népal de 1975 à 1988. J'ai été rapidement passionné par l'art Himalayen, notamment l'art classique mais les restrictions d'exportations m'ont rapidement orienté dans mes choix vers des objets tribaux qui semblaient totalement ignorés des ethnologues des musées et même des galeries d'art.

Cette époque a été pour moi un grand moment de découverte des masques dits" primitifs" ou tribaux. Je peux dire sans prétention que j'ai été un élément très important dans la découverte de ces objets qui ont depuis acquis quelques lettres de noblesse et leur entrée dans des musées dont celui du quai Branly.

J'ai commencé a la fin des années soixante-dix à organiser des expositions dans des galeries et des musées et à écrire des articles dans des revues spécialisées. C'est au tournant des années quatre-vingt que les premiers protecteurs chamaniques sont apparus sur le marché de Katmandou de façon assez rare et sans que les marchands népalais sachent très bien de quoi il s'agissait. C'est pourquoi ces objets à cause de leur patine souvent érodée ont été nommés abusivement "protecteurs des fontaines et des sources".

J'ai donc commencé à me renseigner, à faire des expéditions vers les régions desquelles ils étaient censés provenir. Il est à signaler que l'Est du Népal ne recèle pratiquement pas de sculpture sur bois tribale. Les seules exemplaires de sculpture "primitive" ont été pendant longtemps les seuls personnages représentés sur les sommets des phurbus. L'ouest Népal est assez éloigné de Katmandou et il a fallu longtemps pour commencer à comprendre de quoi il s'agissait. Mais la relation de ces sculptures avec le shamanisme est devenue de plus en plus évidente et avec l'apparition du maoïsme népalais de plus en plus de ces objets sont devenus accessibles.

Leur extraordinaire originalité, leur puissance d'expression, les matières et les patines n'ont pas cessé depuis de me fasciner et j'ai écrit plusieurs articles pour des revues spécialisées tout en collectionnant ce type d'objets.

 

 

 


ImageProxy.jpgFrançois Pannier, Spécialiste passionné et propriétaire de la galerie "Le toit du monde" (France) :


1 – Lors de mon premier voyage au Népal, en 1976, je ne connaissais pratiquement rien de l’art tribal népalais. J’étais alors surtout intéressé par l’art classique.
 
C’est un peu plus tard, surtout dans les années 80/81 que j’ai découvert les masques.
 
Il y avait à l’époque  à Kathmandou un ex hippy, Piero Morandi, un vénitien récemment disparu, qui a été parmi les premiers, sinon le premier, à s’intéresser aux masques. Son sens artistique était très grand, l’amenant à créer des modèles de cartons pour des tapis et à faire des recherches afin de retrouver des recettes traditionnelles pour faire ses propres teintures. Son sens artistique lui avait fait percevoir la qualité des ces productions. A ma même période Renzo Freschi de Milan avait fait une collecte intéressante de pièces tribales, masques et objets chamaniques. Il avait par ailleurs collecté, en particulier lors du pèlerinage de Kalinchok, un certain nombre de renseignements et un ensemble photographique conséquent. J’ai fait la connaissance de Renzo Freschi un peu plus tard mais il y avait à l’époque une certaine émulation parmi les étrangers, dont quelques français, pour ce type d’objets.
 
Aller chez les marchands à l’époque permettait de voir un assez grand nombre de pièces, souvent de très belle qualité, à des prix très avantageux.
 
Les marchands  locaux découvrant eux aussi cet art qui a priori leur importait peu sur le plan esthétique mais dont ils percevaient l’intérêt sur le plan commercial envoyèrent des colporteurs dans les montagnes.
 
Un certain nombre de bouleversements des traditions, que notait Corneille Jest par exemple dans l’ouest du Népal, amenèrent les populations à cesser un certain nombre de rituel. Le terrain était alors propice pour collecter masques et objets rituels devenus sans fonction.
 
Petit à petit les masques et objets chamaniques prirent le pas sur mon intérêt pour l’art classique.
 
A l’ouverture de ma galerie en 1984, 80 % des objets étaient classiques. Ce pourcentage s’amenuisa  au fil des ans et en 1989, pour ma première exposition à la Défense sur le sujet avec catalogue, le masque était devenu majoritaire.
 
La statuaire était fort peu présente à l’époque et n’est apparue qu’un peu plus tardivement. Les masques étaient dans un premier temps plus commerciaux et descendre un sac de masques des montagnes était plus rentable et aussi aisé que des grandes statues en bois. La raréfaction des premiers et l’accroissance de la demande provoqua un intérêt certain pour des objets de substitution.
 
 
 
2 – Si l’art classique népalais est connu et ses représentations divines assez codifiées l’art des montagnes interpellait. La part de mystère et d’inconnu qui l’entourait posait des questions.
 
Fréquentant le musée de l’Homme depuis bien longtemps ( j’ai dû y aller pour la première fois vers 14 ans et mes parents habitant entre ce musée et le musée Guimet mes jours de congé me permirent d’y faire de fréquentes visites), les masques africains ou océaniens m’étaient connus. Cependant la force que dégageaient les masques himalayens, la qualité de leur sculpture où pouvaient cohabiter brutalité et raffinement, les mystères concernant leur origine précise, leur histoire et leur fonction, sujet d’ailleurs toujours d’actualité, créa une espèce de fascination que le temps n’a pas émoussé, bien au contraire.
 
Et les objets chamaniques sont eux aussi un perpétuel sujet d’étonnement et d’interrogations.
 
Enfin le sentiment que toutes ces traditions sont en grand danger et qu’il est nécessaire de sauver ce qui peut encore l’être pour la mémoire crée une obsession qui accentue leur intérêt.
 
Le déni de certains chercheurs sur la réalité de ces masques a, par ailleurs, créé un sentiment de rejet de cette théorie et, du même coup, créé un intérêt supplémentaire pour les comprendre.
 
Basé sur l’absence d’informations sur leur fonction et leur origine ces chercheurs, plutôt que de se demander pourquoi ils ne les avaient jamais vu en situation, ont préféré pendant très longtemps privilégié  le doute.
 
Dans leur esprit c’était plutôt une invention de marchands et de collectionneurs.
 
L’évidence de la réalité de ces masques mettait à mal cette théorie et c’est l’acharnement de ces mêmes marchands et collectionneurs qui les ont amené à commencer à revoir leurs théories.

 

 

 

DSC_0394 2.jpgJean-Luc Cortes, Auteur-voyageur passionné et collectionneur (France) :


Un goût prononcé pour l'Aventure, l'appel des grands espaces, l'intérêt porté au tantrisme et des formes de spiritualité propre à l'Asie, des aspirations à vivre avec d'autres valeurs que celles que la société occidentale impose, autant d"éléments qui ont fait que le jeune voyageur que j'étais a fini par se fixer au Népal où du statut de visiteur temporaire je suis passé à celui de résident à demeure pendant toute la durée des années 80.
 
J'y ai exercé pour survivre ce laps de temps diverses activités liées au commerce de bijoux ethniques et de création, de pierres semi-précieuses et d'artisanat.
 
Mais mon orientation a pris un tour différent lorsque j'ai rencontré Piero Morandi, esthète vénitien et personnage incontournable en matière de connaissances des arts newars dans la vallée de Kathmandu d'alors. Son influence via le regard tout à la fois poète et érudit qu'il portait sur les cultures des peuples de l'Himalaya a été pour moi déterminante au point de transformer mon existence. C'est ainsi que je me suis mis à fréquenter les boutiques des marchands d'objets d'arts classiques et tribaux de la capitale népalaise et à la longue établir des contacts avec des autochtones venus en ville afin d'approvisionner ce marché. A force de voir ces sculptures à la beauté singulière et sauvage, issues d'un mode de pensées animistes, j'en suis venu à désirer aller voir de quoi il en retournait sur le terrain, à sa source, le bassin du fleuve Karnali, d'où proviennent ces artefacts ainsi que d'autres, étranges, tels que les masques et autres accessoires en relation avec des pratiques chamaniques. J'ai ainsi longtemps rêvé d'aller un jour contempler les rives du lac Rara et toute la contrée sise entre la cordillère des Shivalik et le plateau tibétain où trône, lieu sacré entre tous, le divin Mont Kailash. Mais cette région, celles des anciens royaumes Khas Malla et des souverains de Gugé, de nos jours toujours difficilement accessible, fut l'épicentre de la guérilla maoïste qui évolua en guerre civile pendant la décennie des années 90 et demeura longtemps troublée jusqu'à bien après. Ce ne fut donc finalement qu'en mai 2008 que je pus enfin me rendre à Jumla et de là jusqu'à ce fameux lac Rara.
 
J'entrepris ensuite deux autres voyages, un chaque année, en divers lieux et sites de l'Ouest du Népal, avant la publication en juin 2011 de l'ouvrage produit avec mon ami co-auteur Jean-Claude Brézillon aux éditions Héritage Architectural intitulé " La Statuaire Primitive de l'Ouest du Népal".
 
Je suis depuis retourné à trois autres reprises, toujours à mon compte et avec les biens modestes moyens que me permet mon auto-financement, arpenter ce territoire de cette zone dite du Far-West, afin de poursuivre mes recherches et satisfaire à la curiosité qu'a provoquée cette passion.

 

 

 

 

IMG_0766n.jpgSam Singer, Collector (California,USA) :


How did you discover Nepalese tribal sculpture/Himalayan tribal arts?
 
 
 My wife Sharon and I are fortunate to have grown up in the San Francisco Bay Area.  Ever since we were both children, there has been a solid foundation of scholars, professors, Peace Corp. workers, and local people in the Bay Area who have traveled the world and helped make an impression on us as young people that carried through to adulthood. This is how we first came into contact with arts from Oceania, Asian, Southeast Asia, the Himalayas, Aboriginal Australian art and African Art.

 The San Francisco Tribal Art and Textile Show that is produced by Caskey Lees has been going on in San Francisco for nearly 30 years.  The show has evolved into one of the most important and interesting tribal art fair in the World, based on the quality, breadth and depth of the objects offered.
 
 About 15 years ago, we were fortunate enough to meet Robert Brundage and his wife Alyson at the S.F. tribal arts show.  We spent a great deal of time in his booth examining the tribal masks, sculpture, ethnographical objects, jewelry and other artworks from the Himalayas.
 
 It was from this encounter with Bob Brundage that one of our two passions (the other being Oceanic/Indonesian art) became a deep interest and love of art from Nepal and Tibet.

 Brundage has been traveling to the Himalayas for 30 years on a regular basis.  He developed a fine eye and understanding of Himalayan tribal arts.  Over the course of the three decades he has traveled, he has seen and purchased many great Himalayan tribal artworks and helped bring significant attention to Nepalese tribal masks, votive/spring figures, as well as focused a spotlight on fantastic smaller items such as tsa tsa, zanpar, endless knots, Nepalese boxes, textiles, and of course, Thogcha and Melong, and beads and other artworks.
 
 I think from the very first time we meet Brundage and his wife we spent more and more time every day at the show at their booth staring, discussing and learning about Himalayan art from him.  We are thankful that we had his guidance in learning about this fantastic art as well as the opportunity to see Tibet and Nepal with him on a trip we all took together a few years ago.
 
 We cannot speak highly enough about Bob Brundage and his devotion and knowledge and love of Himalayan art. Without him, we would have missed seeing into the fantastic tribal cultures that exist in the Nepal and Tibet that have so enriched our lives.  He has a website at: www.artyeti.com.
 
 After meeting Bob, we have spent many years visiting museums (Dahlam in Berlin; Rubin Museum, Metropolitan Museum, Asia Society in NYC; Sackler in DC; Victoria and Albert;  Musée Guimet and Quay Branly in Paris; Asian Art Museum in San Francisco; Crocker in Sacramento; Norton Simon, Fowler, Bowers in Los Angeles, and many special exhibitions around the world to see and learn about Himalayan art.
 
 We were also fortunate to meet and learn from the exhibitions of dealers Thomas Murray, Renaud Vanuxem, François Pannier, Joaquin Pecci, Marcel Nies, Bruce Frank, Jim Willis, Ian Alsop, Frederic Rond, Linda Pastorino, Alex Arthur, Renzo Freschi, the late Joe Gerena, and the wonderful late friend of ours, Angelo Attilio Attili.
 
 
What draws us to Himalayan Tribal Art?
 
 We are in the communications (public relations and political consulting) business as professional communicators for our clients.  All communications must be based on a common understanding that is then individually tailored to meet the needs of the audience and time. This is what is also true of Himalayan art.
 
 The thing that draws us to Himalayan art are several aspects. First, it is the ability of individual tribespeople and artists to take an established form and bring their own individual eye to shape it in their own eye and vision.  Look at Nepalese masks and spring figures as an example of the inventiveness and individual use of the form.  Secondly, it is the many times raw, powerful, yet thoughtful and subtle execution by Himalayan artists that draws us to their works.

 Their belief system, the mixing of Buddhist, Hindu and animist religions and beliefs adds a great deal to the form and understanding of their artworks, as well as to their power, strength and beauty.

 Lastly, the dealers, collectors, and museums that are passionate and love the art of the Himalayas are a special breed and make you love, and enjoy, the people, culture, heritage and art of Nepal and Tibet and India even more.  In recent years, there have been a number of books published by collectors and field collectors of Himalayan art and textiles that have vastly enhanced and educated the field. We hope to see more books, lectures and information as the years go by. 

 
 We hope that others get turned on and get pleasure and knowledge from these art forms in the same manner that we do. Enjoy!

 

 

 

892164_348474455264128_431606858_o.jpgLouis Nierijnck, Dealer, (The Netherlands) :

MY FIRST ENCOUNTERS WITH THE TRIBAL ART OF THE HIMALAYAS, WAS IN THE LATE EIGHTIES ON THE STREETS OF THAMEL AND BASANTHAPUR IN KATHMANDU.
 
IN THAT TIME I WAS WORKING AS A TOUR GUIDE FOR DIFFERENT TRAVEL COMPANIES IN NORTH AFRICA, MIDDLE EAST AND ASIA.
 
BESIDES MY WORK AS A TOURLEADER, I WAS COLLECTING TRIBAL JEWELRY, ETHNIC TEXTILES AND SMALL WOODEN ARTIFACTS AND SOLD THEM TO GALLERIES.
 
AT FIRST I WAS NOT VERY IMPRESSED BY THE PRIMITIVE ART OF NEPAL. MY EYES WERE USED TO AFRICAN ART AND THE BEAUTIFUL OBJECTS FROM INDIA, MIDDLE EAST AND SOUTH EAST ASIA.  
 
THE REASON THAT I WAS NOT SO ENTHUSIASTIC WAS BECAUSE MOST OBJECTS ( MASKS AND FIGURES) WERE MADE FOR THE TRADE, EXCEPT FOR SOME OLD WOODEN AND METAL UTENSILS AND FURNITURE.
 
LATER I CAME IN CONTACT WITH THE LOCAL DEALERS IN KATHMANDU AND SAW THE REAL STUFF!
 
AFTER I GOT THE BOOK FROM MARC PETIT, 'A MASQUE DECOUVERT', REGARDS SUR L'ART PRIMITIF DE L'HIMALAYA, IN 1995 AND SAW THE ARTICLE OF THOMAS MURRAY ON THE COLLECTION OF MORT GOLUB, IN THE SECOND HALI ANNUAL, 'DEMONS & DEITIES', IT BECAME ALL CLEAR TO ME. THIS IS WHAT I LIKE.
 
THE INTENSITY AND STRAIGHTFORWARDNESS OF THE MASKS AND THE ARTISTIC FREEDOM OF THE SCULPTOR OF  PRIMITIVE FIGURES IN CREATING A NEW REALITY.
 
THE BOLDNESS IN WHICH THE OBJECTS ARE MADE. NO COMPROMISES TO ANY WESTERN IDEA OF AESTHETICS. JUST PURE POWER OBJECTS.
 
MAYBE THE MISSING LINK WITH THE PRE-HISTORIC TIME. NOT INFLUENCED BY OTHER CULTURES, LIKE THE TRIBAL ART IN AFRICA. TO BE COMPARED WITH THE PURE ART OF THE INUIT.
 
THE ANIMISTIC AND SHAMANISTIC INTERPRETATION OF HINDUISM IN THE WEST OF NEPAL, THAT IS WHAT APPEALS TO ME.
 
TAKE A PIECE OF WOOD AND CREATE A FROZEN EMOTION OUT OF IT.  WOW, STILL TO BE FOUND OUT THERE.
 
ON TOP OF THAT; A LOT OF REAL AGE & PATINA

 

 

 

dyn001_original_480_640_pjpeg_2638188_81b04bd08055c0a0a64f7ee1b8254f77_2.jpgGian-Marco, founder of the "Ethnoflorence Indian and Himalayan Folk and tribal arts" Blog (Italia/USA):

 I saw them for the first time in a book by Giuseppe Tucci, he called these sculptures 'genius (deus)  loci', that in the ancient roman religion was the term used to designate the protective spirit of a place,  an  intriguing definition, undoubtedly.
 
Then I also remember that during the 80's (the museum entrance was free), I spent whole days at the Ethnographic Museum of Florence were was possible to see the Graziosi collection of materials relating to the Kafiri. Of that collection struck me, above all, the figures of knights, imposing and mysterious.
 
In general I have always been fascinated by the wooden material, and their patina, more attracted  from the wooden Maddalena Penitente  by Donatello that from many marble masterpieces of the same period, so to speak.
 
To return to the 'deus loci', their archetypal and archaic character, makes the style of these sculptures 'universal' rather than 'particular'; a synthetic, essential and  vehement combination of naturalistic and abstract iconographic  elements.

 

 

 

IMG_4561.geaendert-e1382965515850-600x590.jpgJan Friedrich Meyer and Wulf-Uwe Meyer, Collectors (Germany) :

For many years, the two of us had been collecting pieces of tribal art in a rather
unsystematic manner – unsystematic insofar as we did not concentrate on specific
classes of objects or on specific geographic regions. Jan, for example, visited parts
of India in the 1990s where he bought antique wooden folk statues. On several
journeys to Central America, he collected a great number of old textiles on the local
indigenous markets. Wulf-Uwe was interested, for example, in wooden statues
made by Polish laypersons (e.g. farmers or shoemakers) after work; he also
collected older oil-on-masonite pictures of some of the now established Tingatinga
painters from Tansania, and he acquired old wooden objects from Nuristan.

Although all the objects we had collected were quite diverse with respect to
material, function, or regional origin, they shared two common characteristics: First, from a subjective perspective, they attracted us immediately. We did not consciously reflect on the formal or any other aspects of the objects. We just liked them. Second, from a systematic perspective, all these objects were pieces of art (at least in our eyes) made by artists who had no formal art training. The layman's fresh and unsophisticated approach to the production of the objects gave them a specific quality which may (unsufficiently) be described as one of originality and uniqueness.

About ten years ago, Jan came across a wooden statue from West Nepal for the first time. It was a rather small object with a wonderful outdoor patina; a charming statue of a sitting individual, its hands joined vertically in the typical Namaste position. This object fitted our previous collecting preferences: Both of us were immediately attracted by the touching naivety of the statue which, in our eyes, was made by a non-professional artist.

The statue impressed us so much that, after some time, we decided to join our collecting activities and to concentrate on tribal art from Nepal with a main focus on wooden sculptures. Over the years we have built a rather modest collection of wooden sculptures from West Nepal.

 

 

IMG_1236.JPGAndrea Mordacci, collector (Italy) :

Ho scoperto l' arte Tribale Himalayana per caso, quando ero ancora uno studente liceale; curiosando su una bancarella di libri usati mi capitò di acquistare "il volume" di GiuseppeTucci. Ricordo di essere restato affascinato ed incuriosito dalle foto di quelle strane figure lignee che trovavo simili alle grandi sculture Kafire portate in Italia, a Firenze, da Paolo Graziosi negli anni '50.
 
Negli stessi anni ho avuto la fortuna di conoscere e frequentare, come amico, un ex monaco toscano, purtroppo recentemente venuto a mancare, che del Nepal aveva fatto la sua vita, Giuseppe Lampis.
 
Lampis, che tutti oggi, a Kathmandu come a Firenze, conoscono e ricordano famigliarmente con il soprannome di Peppino, viaggiava in Nepal dal lontano 1973 e, dai primi anni '80, aveva iniziato una piccola attività di vendita di vecchi oggetti folk himalayani.
 
Proprio Peppino mi fece conoscere ed apprezzare le prime maschere nepalesi.
 
Solo nei primi anni Novanta sono riuscito a raggiungere Kathmandu; in quel viaggio comprai le mie prime sculture dell' Ovest ma, soprattutto, iniziai a dedicarmi al Sud Nepal, ai Tharu.
 
I miei viaggi in Nepal si sono susseguiti fino al Duemila poi, per anni, mi sono dedicato a studiare e catalogare i miei vecchi acquisti. Solo dopo la morte di Peppino, avvenuta improvvisamente nel Luglio del 2010 a Kathmandu , dove è stato cremato a Swayambunath , ho cominciato nuovamente a viaggiare attraversando le regioni di Dang, Jajarkot, Salyan e Rukum nel tentativo di capire qualcosa in più su stili e funzioni delle opere che avevo acquisito.
 
 
Credo che l' interesse che quest' "Arte" ha destato in me sia legato al fascino del tentativo primordiale, spesso incolto, dei "popoli" nepalesi nel rappresentare ed esorcizzare il trascendente e renderlo sostanza, facendolo trasparire da immagini spesso "rozze ed infantili" ma capaci di rivelare l' innata necessità dell' uomo di credere in uno spirito che possa emergere e mostrarsi nella materia .

 

 

 

FRpic.jpgFrédéric Rond, propriétaire de la galerie "Indian Heritage" (France) :

1) J'ai découvert les arts tribaux de l'Himalaya lors d'un voyage au Népal en 1999. J'y ai acheté mes premiers protecteurs.
 
2) La sculpture primitive népalaise m'a attiré car elle va droit au cœur, sans filtre ni conditionnement.

 

 

 

 

 

200913.jpgIvan Figuères, Collectionneur et ancien marchand (France) :

J'avais déjà une vague connaissance de l'art du Nagaland ainsi que de l'art populaire folklorique du nord de l'Inde, mais c'est au cours de mon 2eme ou 3eme  voyage au Népal qu'un ami collectionneur d'art africain avisé ma montré la beauté de ces objets primitifs qui se cachaient parmi les horreurs  et brocantes à touristes,les prix étaient modiques et les pièces authentiques quoique de qualité moyenne...j'ai été séduit immédiatement par ce qu'elles dégageaient de mystère et d'interrogations, comme la chasse aux trésors tibétains devenait dispendieuse je me suis tourné  vers ces objets rituels en privilégiant les idoles plutôt que les masques dont je n'étais pas tjrs sûr de leur sincérité...

Je me suis formé lors de mes voyages, en achetant à l'instinct , avec des critères d'esthétique, de patine et de cohérence quand à leur fonction...étant plus passeur d'objet que collectionneur accumulateur j'ai décidé d'en faire commerce autour de 2005 parmi d'autres choses de l'Himalaya.fin 2012 j'ai mis cette activité en sommeil, les bonnes pièces se faisant rares et les copies plus ou moins habiles envahissant le marché ( encore restreint ) les prix échappant à toute logique d'offre et de demande car aux mains de personnes guère scrupuleuses ou peu compétentes (vente en ligne....).
 

 Pourquoi  cette attirance? difficile à exprimer la séduction, la charge émotionnelle que dégagent de vraies pièces, je les crois chargées de mémoire et d'histoires,dont les origines remontent à des milliers d'années, témoins de vies difficiles mais saines, instruments de protection et guérison, remparts propitiatoires contre ou auprès des forces cosmiques, des démons et des esprits. Je dois avouer que j'ai parfois très mal cohabité avec certaines pièces perturbantes, voire toxiques....je trouve qu'une bûche de bois anthropomorphe , piquée de trous de vers, patinée, mutilée, vénérable peut m'émouvoir d'avantage qu'une perfection académique occidentale, une pièce fausse si esthètique et réussie qu'elle soit n'aura jamais cette "âme" que lui confère l'âge et le vécu d'un objet authentique, l'ancienneté n'étant pas toujours la meilleure des qualité, ce qui compte le plus c'est la "présence" de  l'objet, son aura.....mais la course au trésor continue...

 

 

09:45 Écrit par David Van der Elst | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

19/11/2013

Intégralité de l'article de M.Gaborieau " notes préliminaires sur le dieu Masta"

Voici enfin l'intégralité de cet important article publié en 1969 par Marc Gaborieau......Dans quelques jours, je publierai les résultats de mon enquête concernant les différentes personnalités gravitant autours de la scène des arts tribaux himalayens....En attendant, bonne lecture !!!!!!

 

Il est à noter que l'intégralité de cet article et les photos qui en font parties restent sous le copyright exclusif de Monsieur Marc Gaborieau

 

 

 A diverses reprises depuis une douzaine d'années, on avait signalé l'existence d'un dieu appelé Mastâ dans l'ouest du Népal : le Yogi Narhari Nath le mentionne en différents endroits, sur l'une et l'autre rive de la Karnali, et, de son côté, D.Snellgrove dans la région de Jajarkot et de Tibrikot; K.B.Bista l'a reconnu à Kathmandu comme "kuldevatâ" de plusieurs familles de Chetri originaires de la région de Jumla. Toutes ces indications laissaient à supposer qu'il s'agissait d'une divinité importante ; j'ai profité de deux voyages dans le bassin de la Karnali (oct./déc. 1967 et avr./mai 1968) pour enquêter sur elle; je devais vite constater que ce n'était pas la seule divinité importante de la région : Mahabhaya; thâkurnâthjî entre Jumla et Jajarkot, Kailas à kunda Kholâ, présentent de nombreuses similitudes avec Mastâ, tant dans la mythologie que dans les formes du culte, et devraient être inclus dans une étude d'ensemble de la religion populaire de cette région. Dans cette note préliminaire, je me limiterai à Mastâ qui est vénéré sur une aire plus vaste; j'exposerai les grandes lignes des institutions et des croyances liées à son culte pour donner une idée de ce qu'est la religion populaire dans cette région du Népal.

 

La prononciation la plus fréquente est Mastâ qui est (dans la langue archaïque de l'ouest) un pluriel honorifique; on trouve parfois le singulier Masto et, dans les districts de Dailekh et de Jumla, la forme Masta qui est peut-être une déformation de Masto. On rencontre aussi Maithâ ou Maitho. Enfin, dans le langage courant, le dieu est souvent désigné par le nom d'un des grands sanctuaires qui lui sont consacrés : on dira ainsi Bâbiro Mastâ ou tout simplement Bâbiro; et de même pour Budu, Thârpâ, Kavâ...

 

Les légendes recueillies à Jumla racontent que ce dieu est venu du lieu dit Dhadâr près de Bajhang; et, de fait, les informateurs originaires de cette région m'ont confirmé que le culte de Mastâ y était prévalent. Mais, dans les districts D'Accham et de Doti; on m'a affirmé que Mastâ était vénéré plus loin à l'ouest jusqu'à Mahakali et sans doute dans les districts indiens au-delà de la frontière: on signale d'ailleurs un Jaya Mastâ au Gadhwal. J'ai pu moi-même l'étudier de près dans les districts de Doti, Accham et Bajura à l'ouest de la Karnali; dans les districts de Mugu, Jumla et Dailekh à l'est. D.Snellgrove l'atteste dans les districts de Jajarkot et Tibrikot. Des temples lui sont consacrés aussi dans le district de Sallyan. Le culte de Mastâ comme divinité de village avec des sanctuaires organisés semble s'arrêter là, à la limite du pays magar; plus à l'est, on ne le trouve plus que comme divinité familiale, "kuldevatâ", de Brahmanes ou de Chetri qui l'ont emmenée avec eux dans leur migration vers l'est. On peut considérer le culte de Mastâ comme coextensif aux bassins de la Karnali et de la Mahakali que j'appellerai désormais, pour simplifier, l'ouest du Népal.

 

 

 

Itinéraires de l'auteur dans le bassin de la Karnali

Itinéraires de l'auteur dans le bassin de la Karnali

 

 

Cette région est géographiquement très variée. les districts de Dailekh, Accham et Doti sont dans le "Middle-land", à basse altitude, avec des vallées où sévissait la malaria. Vers le nord, au contraire, il faut franchir des chaînes de 3000 mètres et plus pour atteindre les districts de Jumla, Bajura et Bajhang avec leurs hautes vallées: là, la culture du riz ne monte pas au-delà de 2500 mètres (Sinja); au-dessus, on ne trouve plus que du blé et de l'orge. Ce qui fait l'unité de cette région, c'est sa population: ici, pratiquement, pas de groupes dits tribaux; c'est la société de langue nepâli à l'état pur, pratiquant scrupuleusement l'hindouisme et régie par le système des castes. Au somment de la hiérarchie, les Brahmanes; puis la caste royale des thakurî; ce sont les prêtres et les rois, au-dessus de la masse des Khas (appelés depuis un siècle Chetri)qui peuvent être de statuts différents: les uns ont droit au cordon sacré, "janai", et sont appelés "tâgâdhârî"; les autres, de statut inférieur, ne peuvent le porter et n'observent pas les prohibitions concernant la consommation des poulets et de l'alcool: ils sont appelés "matvâlî", buveurs d'alcool. Approximativement au même niveau que les Chetri dans la hiérarchie, mais distinctes d'eux, les populations qui se rattachent aux sectes d'ascètes: les Samnyâsi, de l'ordre des Dasnâm, et les Kânphâtâ Jogi, disciples de Gorakhnath; bien peu mènent un vie de célibat et ils ont fini par former deux véritables castes endogames. Toutes ces castes sont considérées comme pures et s'opposent, prises ensemble, aux castes servantes, impures : celles-ci, à l'exception d'une infime minorité de vendeurs de bracelets musulmans, Curaute, sont intouchables et on les désigne collectivement par le terme "dum": ce sont (en ordre de statut décroissant) les Kâmî, artisans proprement dits, et les Sârkî, tanneurs, les Damâi, musiciens et tailleurs,les Gâine, ménestrels, et les Bâdî, danseurs. J'ai trouvé des fidèles de Mastâ dans toutes ces castes, sauf parmi les Samnyâsi: mais D.Snellgrove en a rencontré chez eux. Cependant, les sanctuaires les plus renommés sont tenus par des Matvâlî Chetri et il y a lieu de se demander si le dieu n'est pas lié spécialement à cette caste.

 

L'implantation de cette population dans la région peut être retracée jusqu'à la dynastie Malla. Les documents du XIVème siècle nous montrent déjà les Brahmanes au sommet de la société. A côté de l'hindouisme, on pratiquait le boudhisme qui s'est maintenu jusqu'à la fin du XVème siècle, après la désintégration du royaume Malla en multiples principautés. Dans ce contexte, jusqu'où peut-on faire remonter le culte de Mastâ ? Une chronique rédigée par l'actuel raja de Bajhang dit : "Sakti Singh devint roi en 1365 (1308 après J.C.)... c'est depuis l'époque de ce roi Sakti Singh que l'on s'est mis à vénérer le dieu Mastâ". L'auteur n'indique pas sur quels documents il fonde son affirmation: on peut légitimement la mettre en doute. Plus sûr est un texte de la région de Jumla daté "sâke" 1547 (1627 après J.C.) qui invoque Bhuvânî (pour Bhavânî) et Mastâ comme témoins d'une transaction. Une preuve additionnelle est donnée par un document officiel de Binâyak daté V.S.1863, mois de "caitra" (mars-avril 1807), où l'autorité locale confirme une donation de terre faite à Kâlâ silâ Mastâ par les anciens "rois d'Accham". Le culte de Mastâ était donc bien établi dans cette région avant qu'elle ne fût annexée par l'actuelle dynastie des rois de Gorkha entre 1785 et 1788.

 

Comment les adorateurs conçoivent-ils la divinité? On peut s'en faire une première idée d'après les légendes qu'ils racontent à son sujet. J'en ai recueilli un certain nombre dont je donne la liste ici :

 

 

A. Mastâ de Budu (Sinja)

B. Bâtphal Mastâ de Sinja (Sinja)

C. Khâpar Mastâ de Gum (Gum)

D. Mastâ de Thârpâ (Gum)

E. Kâlâ silâ Mastâ de Binâyak (Binâyak)

F. Dâre Mastâ d'Ukhâdi (Ukhâdi)

G. Dudhe Silâ Mastâ de Dâhâ (Dâhâ)

 

Ces légendes proviennent d'un peu toutes les castes: quelle qu'en soit l'origine, les grands thèmes restent les mêmes, ce qui montre bien que tous participent aux mêmes croyances. Je ne peux les analyser ici en détail; je vais me contenter d'en dégager les grandes lignes.

 

Temple de Kâlâ silâ Mastâ dans le village de Binâyak.

Temple de Kâlâ silâ Mastâ dans le village de Binâyak.

 

 

On commence par la naissance de Mastâ. Fils d'Indra, le roi des dieux, il apparaît sur la terre à dhâdâr : " J'ai pris naissance à dhâdâr, j'ai reçu des ordres de mo père Indra", dit-il dans la légende F. Ce thème, généralement à peine esquissé, est longuement développé par la légende G. : le dieu parcourt les cieux et les grands sanctuaires du nord de l'Inde, depuis le Cachemire, pour arriver finalement à dhâdar.

 

Là se situe la rencontre avec les Neuf Déesses, les Neuf Durgâ Bhavânî, qui sont adoptées comme "Soeurs" et sont désormais partout associées à Mastâ. Celui-ci n'est plus dès lors représentécomme un dieu unique, mais comme une association de Douze (ou, à l'ouest de la Karnali, Dix-huit) "Frères" : nombre idéal plutôt que réel, car personne n'est capable de citer plus de six ou sept noms, et les listes diffèrent largemententre elles; elles ne donnent pas d'ailleurs le plus souvent les noms des divinités différentes, mais ceux des principaux sanctuaires de la région considérée. A la lumière des seules légendes, on ne peut décider s'il y a réellement une ou plusieurs divinités : seule l'observation des cérémonies permettra de répondre à cette question. Le même problème reste posé pour les Bhavânî : on dit qu'il y en a neuf parce que c'est le nombre traditionnel dans l'hindouisme; mais les listes données ne correspondent pas à la liste classique et se réfèrent surtout aux sanctuaires célèbres, connus des informateurs, comme Tripura Sundari, Kanak Sundari, Mâlikâ.

 

La pluralité des divinités annonce un nouveau thème : celui du partage. Les Douze Frères Mastâ se partagent la région et établissent entre eux un ordre de préséance qui exprime simplement leur âge respectif (légende D.); ou, plus souvent, une sorte d'organisation politique (roi, ministre, etc.). Comme il sied entre frères, l'affaire ne se règle pas sans querelles, les uns essayant de prendre la part des autres (légende C.).

 

Installé dans son territoire, chacun des Frères se consacre à le protéger. Il doit lutter contre les ogres et les géants, "râksas" et "dânava", qui menacent tout le monde, à commencer par les dieux : "Au village d'Okharpâta, il y a une Bhavânî appelé Nadâlnî. Un "râksas" appelé Lakhyâl voulait porter atteinte à la pudeur de la déesse. Budu Mastâ fit venir Bâthphal Mastâ et le désigna pour tuer ce "râksas" : il vint, combatit Lakhyâl, et le tua" (légende B.). A Thârpâ (légende D.), on raconte longuement l'histoire d'un ogre qui avait construit une balançoire pour attirer les enfants; il les laissait jouer toute la journée et, le soir, en enlevait un ou deux pour les manger. Mastâ en débarrassa le pays. Il élimine ainsi tous les "râksas" et "dânava"; chaque foid il éventre le monstre et retire de son corps, soit ses entrailles qui sont censées être conservées dans le sanctuaire comme symbole de la puissance du dieu (légende B. et D.), soit une cloche, appelée "jyu-ghât", qui pourra représenter le dieu dans le sanctuaire. Définitivement établi après ces luttes, Mastâ protège les dieux et les hommes contre les mauvais esprits, les commerçants malhonnêtes, les Tibétains voleurs ou agressifs, ou même les autorités. Il s'entoure d'une suite de divinités subalternes, les "bâhan" (du sanskrit : vâhan, véhicule ou porteur), qui exécutent fidèlement ses ordres; et il établit des relations d'alliance avec les autres divinités du voisinage. S'il est parfois appelé Ksetrapâl Mastâ, ce n'est pas un hasard : ce nom est celui qui résume le mieux sa fonction, parout attestée, de protecteur du territoire.

 

Jusqu'ici, on le voit, les légendes sont calquées sur des schémas classiques, ceux des "purâna" notamment, qui expliquent la naissance des dieux, leur lutte contre les démons, et l'établissement des sanctuaires. Le thème final, qui est aussi partout le plus développé rend compte plus précisément du culte local.

 

Ghar mâdu de Bâbiro Mastâ.

Ghar mâdu de Bâbiro Mastâ.

 

 

On raconte en quelles circonstances un homme fut pour la prmière fois possédé par le dieu et devint le premier "dhâmî" du sanctuaire. On donne la liste des "dhâmî" avec les événements qui ont marqué leur carrière au cours des dernières générations. En effet, le dieu ne reste dans un endroit donné que s'il est convenablement honoré; sinon, il va ailleurs. Ainsi, raconte-t-on, le Mastâ qui réside actuellement à Thârpâ, sur la rive nord de la Mugu Karnali, était autrefois dans un autre village sur la rive sud; mais la femme du dhâmi était avare et ne cherchait qu'à s'enrichir des offrandes des pélerins sans leur donner convenablement l'hospitalité. Alors, à la mort du dhâmi, le dieu quitta le village, apparut en rêve aux passeurs qui l'aidèrent à franchir le fleuve, et vint s'installer là où il réside maintenant (légende D.)

 

Ces légendes nous permettent de voir comment on conçoit la présence du dieu. Pour nous, de l'extérieur, ce n'est qu'une liste des oracles possédés, dhâmi, successivement attachés au sanctuaire; mais, pour le fidèle qui raconte ces histoires, c'est le dieu lui-même qui prend les initiatives, se déplace d'un endroit à un autre et élit les oracles. Il se révèle d'abord à ces derniers par une vision prémonitoire : à Budu, par exemple, il apparut sous la forme d'un yogi lépreux à un nommé Mede Budâ qui lui donna un soir l'hospitalité; le lendemain matin, le yogi avait disparu, mais il se manifesta la nuit suivante dans un rêve où il ordonnait de construire un temple; puis finalement, il vient posséder Mede Budâ (légende A.). L'apparition sous forme visible n'est donc qu'une étape préliminaire : le dieu se fixe définitivement en possédant un oracle, en s'appropriant son corps dans lequel il "s'incarne"; alors que, plus à l'est, on dit que le dieu est monté sur le corps de quelqu'un, ici on emploie le terme " avatâr", celui-là même qui, dans la tradition hindoue, désigne la descente sur terre, l'incarnation d'un dieu, Visnu par exemple; on dit "phalâno mâthi avatâr linu" , s'incarner dans quelqu'un, et par contradiction on en a fait un verbe "autinu", s'incarner. Lors des cérémonies, on le verra plus loin, le dhâmi se comporte comme s'il était le dieu lui-même.

 

Dans les légendes, Mastâ apparaît donc comme un dieu protecteur; toujours accompagné des ses Neuf Soeurs et d'une suite de serviteurs, il s'établit à un endroit donné en s'incarnant dans un oracle.

 

 

 

Ghar mâdu de Mastâ à Thârpâ. Au premier plan, des Matvâli Chetri battent du riz sur la terrasse d'une maison utilisée comme aire.

Ghar mâdu de Mastâ à Thârpâ. Au premier plan, des Matvâli Chetri battent du riz sur la terrasse d'une maison utilisée comme aire.

 

L'organisation des sanctuaires et de leur personnel va nous apporter d'autres précisions. Il faut distinguer les grands sanctuaires principaux et les filiales établies dans les villages environnants. Dans les premiers, on est d'abord frappé par la multiplicité des temples : celui qui abrite les divinités principales (un ou plusieurs Mastâ et une ou plusieurs Bhavânî) est toujours dédoublé pour le besoin des cérémonies. Un premier édifice, dans le village même, sert pour le culte quotidien : il est appelé "ghar mâdu", temple de la maison, et parfois "deudo" ou "nâryâ". Le second édifice est situé sur la pente de la montagne au-dessus du village, souvent assez près, comme à Thârpâ et à Bâbiro, parfois très loin, au sommet de la montagne, comme à Binâyak : on l'appelle "ban mâdu", temple de la forêt, et il sert quatre fois par an pour les fêtes de pleine lune. L'un et l'autre sont formés des mêmes éléments :

 

- Un emplacement où les divinités sont censées résider et qui peut être une simple niche (à Thârpâ), une plate-forme portant une cloche (à Bâbiro) ou des pierres (à Binâyak) : on y dépose les offrandes et on y sacrifie les victimes lors des pûjâ

- Un foyer, "kunda", pour le sacrifice au feu, "hom", célèbré par un Brahmane

- Un trône, "gâdi", où s'assied le dhâmi lorsqu'il est possédé; sa construction varie selon les régions : à l'est de la Karnali, c'est une plate-forme de terre plus ou moins surélévée que l'on recouvrira d'une simple couverture, ou d'un tapis, ou même de fourrures ; à l'ouest de la Karnali, c'est toujours une estrade de bois, haute de plus de 50cm.

 

La disposition de ces éléments varie peu : les divinités sont toujours au fond, le foyer devant elles : le gâdi peut être placée entre les dieux et le foyer comme à Thârpâ, mais elle est le plus souvent tout en avant, sous un auvent du temple (Bâbiro), devant le temple (Ukhâdi), ou même assez loin sur le côté (ouest de la Karnali).

 

 

 

Ban mâdu de Bâbiro Mastâ. Devant le temple, autour des mâts qui portent des banderoles blanches, sont entassés des poteaux sculptés et des statues de bois. Au premier plan, l'esplanade où a lieu la danse possédée.

Ban mâdu de Bâbiro Mastâ. Devant le temple, autour des mâts qui portent des banderoles blanches, sont entassés des poteaux sculptés et des statues de bois. Au premier plan, l'esplanade où a lieu la danse possédée.

 

Quelques exemples donneront une idée de l'architecture et de la disposition intérieure. Le ghar mâdu de Thârpâ est un édifice en pierre de dimensions modestes avec colonnes et charpente de bois sculpté. Une première salle s'ouvre par des colonnes vers l'est et le sud : elle contient un foyer pour la cuisine sacrée et peut éventuellementloger des pélerins; une porte basse et étroite conduit à la deuxième salle qui abrite, au fond, dans les niches situées à droite et à gauche, les deux divinités principales, Mastâ et Kâlikâ; un peu en avant, la gâdi surmontée d'un dais, "canduvâ", de cuivre, et, devant elle, le foyer, "kunda", pour le sacrifice. C'est dans cette deuxième salle que se font ordinairement les pûjâ et les consultations de l'oracle. L'édifice est surmonté de deux mâts, "lingâ", qui portent, comme partout dans la région, des banderoles d'étoffe blanche, "dhvajâ", une queue de yack, "cuvar", et un oiseau de bois; ce dernier que je n'ai pas vu ailleurs qu'à Thârpâ, semble avoir une valeur purement décorative.

 

Le "ban-mâdu" de Bâbiro est un des plus impressionnants que j'ai vu : on y accède à partir du village par un escalier monumental de plus de 350 marches en pierre grossièrement taillées, qui débouche sur une sorte d'esplanade où s'élève le temple; celui-ci est entièrement en bois : des piliers massifs; naïvement sculptés supportent un toit formé de troncs d'arbres fendus en deux dans le sens de la longueur et couvrant tout l'édifice depuis le faîte jusqu'au niveau du sol. Au fond, le sanctuaire proprement dit, où seul le personnel du temple peut pénetrer : il contient au centre une plate-forme où l'on dépose la cloche dorée représentant Mastâ, à gauche la niche où réside Bhavânî et où l'on sacrifie les chevreaux, à droite le magasin où sont rangés les instruments du culte; le foyer est un peu plus en avant, au centre. Une cloison de bois s'élevant jusqu'à mi-hauteur sépare cette salle d'une autre où les fidèles peuvent s'assembler et qui contient un foyer pour la cuisine sacrée. On accède à ces deux salles par une porte basse qui ouvre dans le hall d'entrée où se trouve la gâdi : de part et d'autre de celle-ci, contre le mur du fond, sont dressées plusieurs dizaines de statues de bois. La façade du hall est ouverte sur l'esplanade où s'installe l'orchestre des Damâi et où danse la troupe des dhâmis possédés.

Hall du temple de Bâbiro. Au centre, au premier plan, la gâdi, surmontée d'un dais de cuivre. La porte à droite conduit à l'intérieur du temple où résident les divinités

Hall du temple de Bâbiro. Au centre, au premier plan, la gâdi, surmontée d'un dais de cuivre. La porte à droite conduit à l'intérieur du temple où résident les divinités

 

 

L'architecture varie d'un district à l'autre; selon les endroits, le bois ou la pierre domine; la sculpture peut être totalement absente. Le seul trait commun est le toit de bois qui est réservé aux temples et ne se retrouve pas dans l'architecture domestique. Les statues de bois sont loin d'accompagner partout le culte de Mâsta; en venant de l'ouest vers Jumla le long de la Tila Nadi,on les rencontre pour la première fois à Nagma, un jour de marche avant Tâtopânî; de là, elles s'étendent vers l'est jusqu'à Tibrikot et, aussi, m'a-t-on assuré, vers le sud en direction de Jajarkot. On ne les trouve pas très loin vers le nord; elles sont par exemple absolument inconnues dans la région de Thârpâ. Elles sont fabriquées par des Intouchables, en principe les Cundârâ, tourneurs, mais, en fait, par toutes sortes de Kâmî : Ce sont eux qui les offrent comme ex-voto pour remercier la divinité des bienfaits reçus, alors que les gens de castes pures offrent de plus riches présents comme des cloches, des ustensiles de cuivre pour le culte, etc.. Les informateurs sont très avares de détails sur ces statues qui représentent généralement des personnages masculins souvent armés de fusils, et quelques fois des femmes; ce sont les images des donateurs, disent-ils, ce qui semble être vrai puisque ces images ne sont pas vénérées. Les informations recueillies par Tucci vont dans le même sens, alors que Snellgrove y voit une représentation des divinités secondaires, peut-être de "bâhan".

 

 

 

 

Plan du ban mâdu de Bâbiro. Dimensions approximatives de 7,50m / 8m

Plan du ban mâdu de Bâbiro. Dimensions approximatives de 7,50m / 8m

 

 Les divinités subalternes, les bâhan, sont vénérées à bonne distance des sanctuaires principaux, le plus souvent en dehors du village. Il n'y a pas d'édifice, mais seulement un autel fait d'une pierre sur laquelle le sacrificateur fait couler le sang des victimes; il est signalé par des bandes d'étoffes, dhvajâ, rouges et blanches, accrochées par les fidèles aux arbustes qui l'entourent. Dans l'organisation des sanctuaires, l'accent est donc mis avant tout sur les divinités principales, tandis que les divinités subalternes, reléguées hors du village, ne se voient accorder que le minimum.

 

 

 

Binâyak. Le dhâmî à gauche et le pujârî à droite montrent des instruments du culte en argent; ces objets sont, de gauche à droite : une ombrelle (pour le dieu), chatra; une coupelle, candan godî, qui porte gravée la mention : "offert en V.S. 1905 (1848/49 après J.C.) par le colonel ng Bahâdur Kuvar Rânâji" (il s'agit très probablement du célèbre Premier Ministre); une aiguière; deux âsâ gurjâ, masses portées devant le dignitaire royal.

Binâyak. Le dhâmî à gauche et le pujârî à droite montrent des instruments du culte en argent; ces objets sont, de gauche à droite : une ombrelle (pour le dieu), chatra; une coupelle, candan godî, qui porte gravée la mention : "offert en V.S. 1905 (1848/49 après J.C.) par le colonel ng Bahâdur Kuvar Rânâji" (il s'agit très probablement du célèbre Premier Ministre); une aiguière; deux âsâ gurjâ, masses portées devant le dignitaire royal.

 

Plusieurs officiants se partagent le service religieux du sanctuaire; il y en a toujours au moins deux : l'oracle possédé, dhâmi, et le prêtre proprement dit, pujârî; il peut arriver que la même personne remplisse les deux fonctions, mais alors on prend soin de préciser qu'à tel moment, il agit en tant que prêtre, à tel autre, en tant qu'oracle.

 

La dhâmi est la clef de voûte du sanctuaire. C'est l'homme dans lequel la divinité a choisi de s'incarner. Il entre en transe à certains moments et les fidèles peuvent interroger directement le dieu qui parle par sa bouche. Comme il est élu par la divinité, la fonction ne saurait être héréditaire : à sa mort, on attend qu'un autre homme entre en transe. En fait, la divinité choisit rarement en dehors de la lignée du défunt, mais elle peut négliger la ligne directe pour les collatéraux éloignés de plusieurs degrés. Incarnation de la divinité, le dhâmi ne saurait être formé par un maître : le signe de son élection est la transe, on lui demande seulement d'en faire la preuve par un "miracle" comme par exemple déplacer un objet par la seule force d'une formule magique, tordre à mains nues une énorme barre de fer, transformer une poignée de riz en un objet quelconque (saligram, statue, etc.), être capable de réciter par coeur les Veda sans les avoir appris et tout en étant parfaitement illettré (Thârpâ); ces miracles peuvent permettre éventuellement de départager plusieurs candidats, tous possédés.

 

L'attribut le plus spectaculaire du dhâmi est un très long toupet de cheveux, "lattâ", partant du sommet de la tête : il peut avoir plus d'un mètre de long; il est souvent entouré de fils d'argent, ou même d'or, comme à Binâyak; et l'on peut se demander s'il n'est pas en partie postiche; mais il va de soi qu'aux yeux des fidèles, ce sont de vrais cheveux : d'où l'épithète de jhâgaryâ ou jhâgre, signifiant "qui a laissé pousser un long toupet", lattâ pâleko. On peut rapprocher ce mot de jagri ou jagaria donné par Hutton pour les North-Western provinces de l'Inde qui prolongent le Népal à l'ouest. Cette association entre la possession et les longs cheveux se retrouve au Népal central : les sorcières au sabbat, les femmes possédées par des sorcières dénouent leurs cheveux, jhâkro phijâunu; un auteur contemporain décrit ainsi la transe de l'épouse de Jayaprakâs Malla, au XVIIIème siècle : "Au milieu de la nuit, la reine se leva,réveilla le roi et, assise les jambes croisées, les cheveux dénoués, se mit à trembler". Le mot pour désigner les longs cheveux dénoués est jhâkro; on en a tiré l'adjectif jhâkre signifiant "qui a dénoué ses longs cheveux"; on peut rapprocher ce mot de jhâgaryâ dont il semble bien être une variante, et le vocable jhâkrî, qui sert à désigner le "chaman" du Népal central, serait, dans le contexte d'institutions en partie différentes, l'héritier du Jhâgaryâ de l'ouest. Le toupet du dhâmi est à l'ordinaire enroulé au sommet de la tête et recouvert par un turban qui, au moment de la transe (signe caractéristique), sera défait pour dérouler les cheveux. Le dhâmi porte souvent, surtout à l'ouest de la Karnali, d'énormes bracelets d'argent offerts par des fidèles généreux.

 

 

 

A Lekhpara (près de Sinja), dans le district de Jumla, dhâmî du dieu Lâmâ, surpris le matin avant qu'il n'ait noué son turban; le toupet de cheveux, entouré de fils d'argent, est enroulé au sommet de la tête

A Lekhpara (près de Sinja), dans le district de Jumla, dhâmî du dieu Lâmâ, surpris le matin avant qu'il n'ait noué son turban; le toupet de cheveux, entouré de fils d'argent, est enroulé au sommet de la tête

Il est astreint à une stricte discipline de pureté par respect pour la divinité qu'il incarne : il veille à n'absorber aucune nourriture impure, évite de porter des vêtements souillés,et, au moment de la transe, à laquelle il se prépare souvent apr un jeûne, il doit (autre signe inattendu de la possession) retirer son pantalon, vêtement impur, pour ne garder qu'un cache-sexe sous sa longue veste de laine plus pure que le coton. Il ya des impuretés qu'on ne peut éviter, comme celles qui résultent d'une naissance ou d'une mort dans la famille; alors le dhâmi ne sera pas autorisé à entrer en transe. Les dhâmi sont plus ou moins scrupuleux selon les sanctuaires; celui de Thârpâ est vraiment exemplaire : il est autorisé à se marier, mais ne travaille pas, surveille sa nourriture et ne porte jamais de pantalon; il ne quitte jamais le village; il y demeure entièrement consacré à son dieu et à ses consultants, nombreux et généreux, qui lui assurent une existence confortable.

 

Les autres fonctionssont strictement héréditaires. Le prêtre est chargé du culte proprement dit : il purifie le temple et présente aux dieux les offrandes des fidèles. On l'appelle le plus souvent pujârî, terme général pour les desservants d'un temple; dans le district de Jumla, on dit dâgrî; ce mot est intéressant parce qu'il semble bien être le même que dungariya donné par Atkinsonpour les North-Western Provinces, mais dans le sens de "personne possédée" par un dieu; et le même mot sous la forme dâgre ou dangre, au Népal central, désigne un dhâmi, spécialement celui qui est possédé par un revenant, vâyu. Notons qu'à Bâbiro la fonction est dédoublée : il y a un pujârî qui fait les pûjâ et un dâgrî qui est cantonné dans le rôle de sacrificateur.

 

La nomenclature des autres fonctions change d'un sanctuaire à l'autre : on retrouve souvent, comme à Thârpâ et à Ukhâdî, le khâvâ; ce mot, non enregistré dans les dictionnaires, signifie intérprète dans la langue courante : l'homme qui remplit cette fonction peut parfois traduire aux fidèles les paroles énigmatiques du dhâmi, mais c'est essentiellement un intermédiaire, chargé de remettre entre les mains de ce dernier les offrandes des fidèles. On pourra aussi trouver le Kathâyat chargé de distribuer les restes du sacrifice, comme à Ukhâdî, le phulpâte qui apporte les offrandes pour la pûjâ, et le daphe (Binâyak) dont je n'ai pu établir clairement le rôle. S'il y a des variantes dans la répartition des fonctions, le point important c'est qu'il y a toujours une organisation complexe; les informateurs de Thârpâ le soulignaient par une comparaison : "Il faut au moins trois pierres pour construire un foyer", la légende F. fait dire à Mastâ : "La transe du dhâmi, l'interprétation de khâvâ, le partage du kathâyat, la famille des Sijapati Bhandari comme pujârî, voilà les quatre forteresses que j'ai bâties".

 

Ces trois ou quatre fonctionnaires sont réellement les administrateurs du sanctuaire. Ils sont presque toujours de la même lignée : les charges transmises, nous l'avons vu, en ligne directe, ou en ligne collatérale parfois pour le dhâmi, ne sortent pas de la famille : celle-ci possède le sanctuaire comme une sorte de patrimoine indivis et joue le rôle de patron par rapport aux autres personnes qui contribuent à la marche du sanctuaire.

 

Parmis celles-ci, il faut d'abord compter ceux qui desservent les bâhan; leur organisation est une réplique simplifiée de celle du temple principal : il a un dhâmi et un pujârî.

 

Nous arrivons maintenant à ceux qui complètent les fonctionnaires principaux. Lors des fêtes de pleine lune, la célébration du "hom" nécessite l'emploi d'un Brahmane de plein statut qui est attaché héréditairement à la lignée détentrice du sanctuaire; celle-ci,représentée par le dhâmî, joue le rôle traditionnel de patron, jajmân,. Les cérémonies ne peuvent aller sans musique auspicieuse. Le dhâmî, à la différence du jhâkrî du Népal central, n'a pas de tambour, et, d'une façon générale, dans l'ouest, les gens des castes pures ne jouent pas d'instruments de musique; on fait appel à des Damâi, musiciens intouchables qui sont attachés héréditairement au sanctuaire et accompagnent avec des timbales et, éventuellement, des trompettes et des cymbales, les cérémonies et l'entrée en transe de l'oracle. S'il y a une fondation pour l'entretien du sanctuaire (comme à Binâyak), Brahmane et musiciens ont droit à une part du revenu; sinon ils sont payés en argent et en nature sur les offrandes des fidèles.

 

Les fonctionnaires principaux exercent un peu le rôle de lignée ou de caste dominante; le Brahmane et les Damâi, eux, servent cette lignée : ils en sont les clients; c'est, pour le service du temple, un prolongement des relations entre castes qui existentau village. Ce rapport de patron à client, valant aussi bien pour le Brahmane que pour le Damâi, est traditionnel dans tout le Népal. Ce qui est spécial à l'ouest, dans les temples de Mastâ ou des autres divinités similaires, c'est l'institution du dhâmî régulièrement attaché à un temple au même titre que le pujârî; ce dernier trait est attesté déjà dans les premiers documents officiels parus après l'annexion de la région par la dynastie actuelle; il était donc déjà traditionnel à la fin du XVIIIème siècle. Mais il n'a pas de correspondant dans le centre du Népal; s'il fallait chercher des analogies, on les trouverait, une fois encore, plus à l'ouest, dans les districts indiens : ainsi le "Gazetteer of Kangra District", énumérant le personnel des sanctuaires, mentionne, outre le pujârî, les musiciens et divers subalternes, le "gur" ou "chela", oracle possédé correspondant à notre dhâmî; ce dernier se trouve presque partout.

 

Dans les sanctuaires principaux, comme à Budu, Thârpâ et Bâbiro, nous avons vu l'organisation dans son état le plus développé; les gens qui habitent dans d'autres villages peuvent, s'ils vénèrent particulièrement tel ou tel Mastâ, ou pour le remercier d'un bienfait, lui établir un temple chez eux; ils demanderont l'autorisation des desservants du sanctuaire principal et emporteront un objet (à Thârpâ c'est une cloche avec un dhvajâ) qu'ils déposeront dans le nouveau temple; un pujârî célèbrera le culte et, la possession étant la chose du monde la mieux partagée dans la région, un des fidèles ne tardera pas à entrer en transe pour devenir le dhâmî. Il devra se faire reconnaître comme tel par le dhâmî du sanctuaire principal : il se présentera devant lui un jour de festival de pleine lune et recevra de sa main, tous deux étant en transe, une marque de riz sur le front, tikâ, voire même un coup de clochette : c'est, dit-on en propres termes, le sceau, châp, qui en fait un représentant officiellement reconnu de la divinité. Je n'ai pas eu la chance d'assister à cette cérémonie, mais elle a été bien décrite pour les dhâmî du dieu Thakurnâth. " Les échos de la danse possédée commencèrent à se faire entendre ! En faisant "aha! ahaha!" ils se mirent à frapper des pieds. Ayant déroulé leur toupet d'environ trois ou quatre coudées, les dhâmî entrèrent en transe. D'un autre côté, une dhaminî d'âge mûr se mit aussi à trembler en faisant "aha! ahaha!". Le pujârî du temple leur disait : "que demandez-vous ?". Les dhâmî répondaient : "donne-nous le sceau". Alors le pujârî les frappe sur la tête avec la cloche qu'il tient à la main ". Ainsi sont crées des filiales (en nepâli on dit des "branches", hâgo) du sanctuaire principal; les nouveaux dhâmî devront revenir périodiquement pour marquer leur allégeance. La renommée d'un grand sanctuaire se reconnaoit au nombre de ses filiales, qui peuvent s'étendre assez loin : ainsi il y a un temple de Thârpâ Mastâ à Micha Gaon (près des stûpa dont parle Tucci), soit à trois bons jours de marche du sanctuaire principal. Et le temple de Bâbiro mentionné par D.Snellgrove doit se rattacher au sanctuaire de Bâbiro à Tatopani.

 

 

Thârpâ. Arrivée au temple en procession. Derrière le Damâi, viennent successivement le dhâmî, le pujârî, le khâvâ. La mimique menaçante du dhâmî s'adresse à l'ethnologue : je devais apprendre trop tard qu'il est interdit de regarder en face le dhâmî

Thârpâ. Arrivée au temple en procession. Derrière le Damâi, viennent successivement le dhâmî, le pujârî, le khâvâ. La mimique menaçante du dhâmî s'adresse à l'ethnologue : je devais apprendre trop tard qu'il est interdit de regarder en face le dhâmî

 

Le culte ordinaire est célébré au village, dans le ghar mâdu. Je donnerai ici comme exemple les cérémonies observées à Thârpâ le 12 novembre 1967. Dès huit heures et demie du matin des fidèles sont rassemblés devant le temple : des Brahmanesoriginaires d'Ukhâdî se mettent à réciter les Veda. Vers neuf heures et demie, on annonce l'arrivée du dhâmî; en effet, une procession vient du centre du village : des Damâi ouvrent la marche en jouant de la timbale, suivis immédiatement par le dhâmî vêtu d'une longue veste de laine tissée au village et coiffé d'un turban, puis le dâgrî et quelques personnes du village suivent. Le dhâmî entre dans le temple et allume encens et lampes à hulie devant les divinités.

 

Alors commence la scéance de possession avec consultation de l'oracle que l'on appelle dhamelo. Le dhâmî entre en transe : il se met à trembler et alors seulement (car ce siège n'est pas pour l'homme qu'il est dans la vie ordinaire, mais pour le dieu qu'il incarne au moment de la possesssion) il s'assoit les jambes croisées sur la gâdî. Le khâvâ est assis par terre à sa droite, et le dâgrî à sa gauche. Le dhâmî (disons plutôt le dieu, puisqu'il est désormais tel aux yeux des fidèles) donne sa bénédiction aux visiteurs de marque, dont l'ethnologue, en leur faisant au front un tikâ de riz et en leur attachant une bande d'étoffe rouge autour du cou. Puis, agitant une clochette dans chaque main, il se lance dans une longue récitation appelée padhelî : d'une voix lente et monotone, le dieu, par la bouche du dhâmî, raconte son histoire. Les consultants peuvent ensuite poser leurs questions; ils doivent donner les présents symboliques ptéliminaires à toute consultation : une poignée de riz et des pièces de monnaie; ils les passent au khâvâ qui les offre au dieu; les questions sont alors posées soit directement, soit par l'intermédiaire du khâvâ. Le dieu, par la bouche du dhâmî, répond, en criant, par des phrases énigmatiques ; la séance (dont j'ai un enregistrement magnétique) devient vite très confuse, car chacun essaie d'intéresser le dieu à son affaire alors que celui-ci a à peine commencé à traiter celle du voisin : les questions s'entrecroisent, les réponses vont à l'un, puis à l'autre, reviennent au premier.....Il y avait ce matin-là quatre consultants princi^paux. L'an avait reçu sur la tête de la fiente d'une corneille venant de l'est : c'est un mauvais présage dont les suites néfastes seront écartées, dit le dieu, en jetant une poignée de riz sur le tas de pierres consacrées à la déesse Deurâlî, au col de Ghurchi ko Lekh. Une veuve s'inquiète de l'avenir de son fils adolescent qui devient de plus en plus désobéissant, mais le dieu la rassure. Une femme, venue spécialement de Tibrikot,est possédée par un maiyâ, c'est à dire un "revenant", l'âme d'une personne morte par accident. Elle entre elle-même en transe : le "revenant" qui la possède est sommé par le dieu de la quitter. Mais cet exorcisme est sans succès; son pélérinage à Thârpâ aura été inutile et elle devra s'adresser à un autre dieu. Enfin, arrivèrent deux frères, Matvâlî Chetri, originaires du canton de Chaudha Bis Dara, immédiatement au nord est de Jumla : nous avions fait route avec eux pendant une journée; ils apportaient comme offrrande un poulain (pour le dhâmî), un chevreau et un superbe coq....En échange de quoi ils espéraient bien que le dieu règlerait une querelle d'héritage qui les opposait depuis des années; leur cas a occupé le dieu pendant la plus grande partie de la séance qui a duré plus d'une demi-heure.

 

Au début de la danse possédée, le dhâmî de Mastâ donne des tikâ aux Damâi. Remarquer le toupet enroulé de fils d'argent qui retombe sur le dos

Au début de la danse possédée, le dhâmî de Mastâ donne des tikâ aux Damâi. Remarquer le toupet enroulé de fils d'argent qui retombe sur le dos

 

 

Le dhâmî met fin à la trance en s'aspergeant de riz et repart vers le village, précédé des Damâi. Les fidèles font leurs offrandes et le dâgrî les présente aux divinités. Mastâ du lait et du riz cuit au lait; les chevreaux seront couchés devant la niche consacrée à la déesse Kâlikâ, et le dâgrî leur tranchera lentement le cou pour faire couler le sang dans la niche; ce mode d'immolation est dite "retne", par opposition a "kâtne" où la tête de l'animal debout est tranchée d'un seul coup de couteau sur la nuque. La divinité consomme seulement le sang; la viande est partagée entre les prêtres et les fidèles. Les coqs, réservés au bâhan, sont emportés pour être sacrifiés à leur autel hors du village.

Le culte quotidien se déroule de façon analogue dans tous les sanctuaires de Mastâ, avec la séance de possession au début s'il ya des consultants.

 

 

 

Bâbiro. Le dhâmî en transe assis sur la gâdi agite deux clochettes. Le dieu Mastâ, parlant de sa bouche, raconte sa propre histoire en une longue récitation

Bâbiro. Le dhâmî en transe assis sur la gâdi agite deux clochettes. Le dieu Mastâ, parlant de sa bouche, raconte sa propre histoire en une longue récitation

 

Les grandes fêtes sont célébrées quatre fois par an au ban mâdu; c'est toujours un jour de pleine lune, mais les mois varient selon les sanctuaires. Je donne comme exemple le festival observé pour la pleine lune de kârtik, les 15 et 16 novembre 1967, à Bâbiro. La première phase de la cérémonie se déroulait le 15 au soir. Après le dîner, les fidèles commencent à affluer : ceux qui sont de caste pure se réfugient dans la partie centrale du temple et se chauffent à un feu de bois car il fait très froid. Les Damâi, étant intouchables, ne sont pas admis à l'intérieur; ils font un feu devant le temple sur l'esplanade et commencent à jouer de la timbale. Des femmes entonnent un chant auspicieux, mangal, en l'honneur de Mastâ. Le pujârî arrive et fait une pûjâ à Kâlikâ et à Mastâ. Vers 11 heures, le dhâmî entre en scène; il est bientôt saisi de tremblements qui marquent le début de la transe; il défait son turban pour laisser retomber son long toupet; il donne un tikâ de riz aux Damâi d'abord, après quoi il se purifie par aspersion d'eau, puis aux assistants; et il se met à danser au son des timbales dont le rythme s'accélère progressivement. Les dhâmî des bâhan viennent le rejoindre bientôt; l'un après l'autre, ils se mettent en transe; les assistants les aident à retirer leur turban et leur veste; ils viennent un instant poser leur tête sur la poitrine du dhâmî de Mastâ pour se faire reconnaître par lui et se mettent à danser, pliés en deux avec un tremblement très accentué; puis, peu à peu, ils se redressent et les mouvements se font plus aisés. Ils ne sont ni costumés ni masqués, mais on peut reconnaître la divinité qu'ils incarnent à la façon dont ils jouent leur rôle, car cette danse tient un peu du mime. Deux d'entre eux, incarnant respectivement Dhumâ Gâdî et Hanîkhole, agissent comme des bâhan au sens littéral de véhicule du dieu principal : tout en dansant, ils portent le dieu principal (incarné par son dhâmî) sur la hanche ou sur l'épaule. Puis, chacun d'eux aura, au cours de la danse, un comportement qui le distinguera des autres; ainsi, Dhumâ Gâdî, le général en chef de tous les bâhan, saute à certains moments dans le feu allumé par le Damâi; Hanîkhole prend son élan pour se précipiter sur un poteau de bois planté sur l'esplanade, il le renverse, les fidèles le replantent, et il recommence. Lâtî (littéralement la sourde-muette, mais, par extension, l'"idiote") est d'abord incarnée par un homme qui a dans les cheveux une marque de vermillon comme en portent les femmes, et qui contrefait l'idiot. Mais plus tard Lâtî s'incarnera dans une femme qui se joindra aux danseurs. La danse possédée se poursuit ainsi jusque vers minuit.

Alors le dhâmî de Mastâ quitte l'esplanade où les autres continuent à danser, et va dans le hall d'entrée du temple pour la consultation; il s'assoit les jambes croisées sur la gâdi qui a été préalablement purifiée et recouverte d'un tapis rouge et d'une peau de kasturî, chevrotain porte-musc; il prend dans chaque main un clochette qu'il agite; le dieu, parlant par sa bouche, raconte sa propre histoire, d'une voix lente et monotone;, presque couverte par le bruit des clochettes et des timbales. Cette récitation, padhelî, terminée, la consultation commence : les fidèles posent des questions et le dieu répond. Chaque fidèle appuie ensuite son front sur le bord de la gâdî, et le dhâmî lui assène sur le dos quatre coups de son toupet, geste qui est censé écarter les mauvais esprits; il lui pose du riz sur le dos et donne dessus six à huit coups de clochette; il lui fait manger une poignée de riz cru qu'il lui verse lui-même dans la bouche et lui met enfin une poignée de riz sec dans la main. Le dhâmî de Mastâ revient ensuite se mêler à la danse possédée qui se prolonge jusqu'à un heure avancée de la nuit.

 

Le lendemain, les fidèles commencent à affluer au début de l'après-midi, apportant leurs offrandes (riz, farine de blé, chevreaux, coqs, etc.). Ils les remettent au dâgrî qui semble fort soucieux des intérêts du sanctuaire et essaye d'obtenir le plus possible, surtout des représentants des filiales.

 

Le Brahmane est arrivé et commence le sacrifice au feu, "hom", dans la partie la plus reculée du temple : il est placé à l'ouest du feu, la face tournée vers l'est, c'est-à-dire à la place habituelle du prêtre; au sud, le pujârî, qui sera sur la fin remplacé par le dhâmî, joue le rôle du patron, jamjmân. Le sacrifice est célébré selon le rituel ordinaire : les offrandes sont déposées dans le feu en invoquant les divinités védiques; mais à la fin, le Brahmane invoque collectivement les Douze Frères Mastâ à qui il attribue le Vâma Deva gotra, puis il nomme cinq ou six d'entre eux ( sans arriver au total de douze); les Neuf Durgâ Bhavâni, puis les bâhan sont également invoqués. Ensuite l'ârati est célébré avec accompagnement de conques, cloches et cymbales. Le Brahmane donne un tikâ au pujârî et aux assistants, et noue le raksâ-bandhan au poignet du pujârî et à celui du dhâmî. Pendant le "hom", le pujârî a célébré la pûjâ aux divinités du temple à qui il a offert du riz, de l'orge, des vêtements symboliques et de l'argent.

 

Le dhâmî de Mastâ entre alors en transe; il sort sur l'esplanade et distribue des tikâ en commençant par les Damâi. Et tout recommence comme la veille au soir, avec la danse possédée, la séance de consultation et de nouveau la danse qui durera jusqu'à la tombée de la nuit. Les chevreaux sont immolés à Kâlikâ, et les coqs aux bâhan; les desservants du sanctuaire et leurs clients festoieront le soir et une partie de la journée du lendemain.

 

 

Les fêtes de pleine lune se célèbrent de façon analogue dans les autres sanctuaires : on retrouve partout, sur l'une et l'autre rive de la Karnali, les mêmes éléments : danses possédées où les divinités sont mimées, consultations, sacrifice au feu (mais à Thârpâ il est célébré par le dhâmî au lieu du Brahmane), immolations d'animaux.

 

En analysant les cérémonies, quelles conclusions peut-on tirer sur la structure du panthéon ? Ici, comme dans les légendes et l'organisation des sanctuaires, il y a une opposition entre les dieux principaux, Mastâ et Bhavânî, et les dieux subalternes, bâhan.

 

 Les premiers sont au centre de tout le culte. En examinant les cérémonies de Thârpâ et de Bâbiro précédemment décrites, on a l'impression que Mastâ est végétarien et Bhavânî carnivore. En fait, si l'on prend en considération les données d'autres sanctuaires, les choses sont plus complexes. Ainsi, à Thârpâ, dans le ban mâdu, il y a deux Bhavânî : Kâlikâ et Mâlikâ; la première est carnivore, la seconde végétarienne; et, enétudiant les autres sanctuaires, je me suis aperçu que l'on pouvait ranger le Bhavânî en deux catégories : d'un côté, celles qui sont carnivores comme Kâlikâ, Jâlpâ Devî..., de l'autre, celles qui sont végétariennes comme Mâlikâ, Ambikâ...Il en est de même pour Mastâ : par delà les multiples noms, qui renvoient le plus souvent à des sanctuaires célèbres plus qu'à des divinités différentes, on retrouve toujours deux formes, soit dissociées dans des sanctuaires différents (district de Jumla), soit associées dans un même sanctuaire (district de Dailekh et à l'ouest de la Karnali). La forme végétarienne s'appelle Dudhe Mastâ, c'set-à-dire Mastâ (qui se nourrit) de lait, ou Dudhe silâ Mastâ qui signifie Mastâ à la pierre (couleur) de lait, représenté par une pierre blanche. La forme carnivore est appelée Kâlâ silâ Mastâ, Mastâ à la pierre noire; on dit aussi Dâre Mastâ, Mastâ aux (longues) dents : ce dernier fait allusion à un rite qui est encore parfois pratiqué, à Râvatkot par exemple, près de Dullu; le dhâmî en transe incarnant Dâre Mastâ , enfermé seul dans le temple, est censé (on ne peut vérifier parce qu'il n'y a pas de témoins) égorger les chevreaux avec les dents : il sort ensuite du temple pour qu'on le voie buvant le sang à même la gorge ouverte du chevreau. Ailleurs le rite a disparu entièrement, ou partiellement : ainsi, à Binâyak, le dhâmî se contente de boire le sang de la victime égorgée au couteau, mais une légende restitue le rite complet : autrefois, raconte-t-on, il coupait la gorge de l'animal avec ses dents; un jour, un abject Kâmî introduisit une barre de fer dans la gorge de la victimeet les dents du dieu furent brisées; depuis lors on doit utiliser un couteau. L'opposition végétarien/carnivore se retrouve donc aussi bien chez Mastâ que chez Bhavânî et l'on ne peut s'en servir ni pour distinguer les divinités masculines et féminines, ni pour opposer les divinités principales aux divinités secondaires, bâhan.

 

 

Mais le trait déterminant quant à ces derniers est la nature des victimes dont ils consomment le sang. Les divinités principales acceptent seulement des chevreaux, viande noble consommée même par les Brahmanes dans ce pays où il n'y a pas de végétariens. Les bâhan au contraire boivent le sang des coqs, animaux impurs, réservés aux Intouchables dans cette région. La hiérarchie des nourritures reflète celle des castes, et nous permet de juger de celle des divinités. Les bâhan nous étaient apparus comme les serviteurs de Mastâ qui allaient jusqu'à le porter; ici, nouvelle précison, ils sont relégués en bas de la hiérarchie, comme les impurs; à Thârpâ, le mot de "dum" (qui, dans cette région désigne les Intouchables) a été prononcé spontanément par les informateurs; et de fait les bâhan se nourrissent comme les Intouchables et habitent comme eux à la périphérie des villages.

 

 

Le trait le plus remarquable de ce culte, avons-nous dit, est la combinaison d'un sanctuaire célèbre et d'un oracle que l'on vient consulter de loin. Le dhâmî ou le jhâkrî du centre ou de l'est du Népal est indépendant de toute organisation; on vient le consulter individuellement, et le nombre de ses clients dépend de sa réputation personnelle; dans l'ouest au contraire, c'est la célébrité du sanctuaire, propriété héréditaire d'une lignée, qui compte, bien ,plus que la personnalité du dhâmî. Mais que vient-on demander à l'oracle qui réside dans le sanctuaire ?

 

 

Toutes les petites faveurs habituelles, bien sûr : retrouver un objet perdu ou volé, nouvelles d'un absent en voyage, prédictions qui rassurent sur un avenir incertain. Le dieu est censé accorder toutes sortes de faveurs, et sa puissance est illustrée, dans la légende de THârpâ (légende D.), par l'histoire suivante : autrefois deux reines, co-épouses du roi de Kumaon, n'ayant pas d'enfants, sont venues à Thârpâ pour demander un fils; par malchance, le dhâmî mourut juste avant leur arrivée; leur long pélérinage semblait inutile; mais le dieu eu pitié d'elles et ressuscita un instant le dhâmî pour parler par sa bouche et promettre le fils tant désiré.

 

 

Les malades viennent consulter ou font consulter : leur mal est diagnostiqué par le dhâmî en transe qui l'attribue généralement à l'influence d'un mauvais esprit, un "revenant" par exemple (comme c'était le cas pour la femme de Tibrikot mentionnée plus haut) ou d'une sorcière. Mais le mal peut aussi venir des divinités du sanctuaire qui, comme les saints de nos campagnes, ne sont jamais foncièrement bonnes ou mauvaises, mais aident ou nuisent selon qu'elles ont été bien ou mal traitées par les fidèles. Ce point est particulièrement bien développé dans la légende D. : si les gens omettent de faire les offrandes dues à Mastâ, s'ils nuisent à ses fidèles, ou à ses prêtres, alors les malheurs s'abattront sur eux : maladies, mort du bétail, mauvaises récoltes. Généralement le dieu n'inflige pas la punition lui-même, mais il délègue ses bâhan qui attaquent les gens, "lâgnu"; chacun d'eux est spécialisé dans une maladie différente : à Thârpâ, Gangado paralyse, d'où son nom; Gum Deva donne le torticolis. Nous avons déjà vu à Bâbiro, Lâti (la sourde-muette) qui plonge dans un état de stupidité ceux qu'elle attaque; elle a souvent un correspondant masculin : Lâtâ. La liste pourrait être longue, car le nom des bâhan change d'un sanctuaire à l'autre. La victime de ces malheurs en est alors réduite à venir consulter Mastâ qui, par la bouche de son dhâmî, lui dit : "C'est parce que tu as commis telle ou telle faute que je t'ai fait attaquer par tel ou tel bâhan", et il prescrit des offrandes expiatoires : ustensiles pour le culte, statues de bois comme nous l'avons vu à Bâbiro,....et, naturellement, des sacrifices de coqs pour les bâhan et de chevreaux pour les divinités principales. Une fois la réparation accomplie, les malheurs disparaissent...Ce sont donc généralement les bâhan qui attaquent et le dieu principal qui examine le cas; l'inverse peut se produire, m'assure-t-on, mais je n'en ai pas vu d'exemple : alors c'est un bâhan, par son dhâmî , qui examine le patient, car, me disait-on à Thârpâ, "on ne peut examiner son propre oeil"; cet aphorisme illustre bien la conception de la maladie comme possession par un esprit qui vient résider dans le corps du patient.

 

 

Les Damâi accompagnent la danse possédée; au fond, Gokul Gâine chante un mangal de sa composition, en l'honneur de Mastâ

Les Damâi accompagnent la danse possédée; au fond, Gokul Gâine chante un mangal de sa composition, en l'honneur de Mastâ
 

Mais l'activité la plus caractéristique de ces sanctuaires est de rendre la justice. L'homme qui se sent lésé peut recourir au dieu directement, ou même faire appel à lui contre une décision d'un tribunal qu'il estime injuste; un informateur thakurî de Gum décrit bien la procédure suivie à Thârpâ : "Si quelqu'un, prétendant que la terre d'un autre lui appartient, a obtenu du tribunal une décision (en sa faveur), si donc le menteur a gagné et l'homme qui était dans son droit a perdu, alors ce dernier va (au sanctuaire) en disant : je n'étais pas de force, je n'avais pas d'argent, je n'ai trouvé personne (pour m'aider); il a gagné, je n'ai pas pu gagner; ô Seigneur, rends moi justice toi-même ". Il s'installe dans le temple sur un lit d'orties avec un oreiller d'épines. Alors le dieu attaque l'homme qui a gagné (injustement), il cause des malheurs dans sa maison, il tue le bétail, il prend la vie de tous les siens : hommes, femmes, enfants; il le rend malade. Alors (un dhâmî), l'examinant; lui dit : "C'est Thârpâ Mastâ qui t'attaque". Il en est persuadé, il va (à Thârpâ) où le dieu lui dit (par la bouche du dhâmî) : "Tu as pris sa terre sans y avoir aucun droit, tu as séduit et corrompu toutes sortes de ditthâ et de bicârî, et tu as gagné ce procès..; bien que tu aies obtenu une décision (en ta faveur), si tu veux déchirer cette décision, déchire-la, lâche cette terre ! Sinon moi je ne te lâcherai pas ". Alors, l'homme qui avait gagné le procès dit : "Je lâche la terre ". Et cette décision rendue par le gouvernement est déchirée, là, dans le temple" (légende D.). Aux yeux des fidèles, Mastâ est vraiment capable de nuire aux malfaiteurs pour les forcer à réparer l'injustice. En fait, si l'on y regarde de près, la puissance du dieu réside plus dans la peur qu'il inspire que dans les malheurs qu'il peut causer : ainsi, il y a plus de quinze ans, Gokul Gâine, originaire de Balewa, qui s'était établi à Dailekh, faisait une tournée dans la région de Jumla. Là, il a le coup de foudre pour une jeune Daminî : il invite le mari de celle-ci à l'auberge du bazar, l'ennivre et persuade la jeune femme de s'enfuir avec lui à Dailekh. Le beu-père de celle-ci essaye en vain de faire verser la compensation coutimière pour son fils; ses réclamations auprès des notables de Dailekh n'obtiennent pas de suite; il va alors se coucher sur un lit d'orties dans le temple de Bâbiro. Gokul Gâine l'apprend. Alors (et là on voit comment l'appel au dieu fonctionne réellement) avant même que rien ne lui soit arrivé, mais craignant quelques malheurs pour sa nouvelle femme, il se rend de lui-même au sanctuaire et obtient un règlement à l'amiable. Puissance réelle ou peur ? Quoi qu'il en soit, on ne fait jamais appel en vain ?

 

Mastâ n'est d'ailleurs pas le seul dieu justicier de la région : il y en a d'autres et notamment Kailas dont le sanctuaire principal est àTaligothi près de Koltî dans la vallée de Kunda Kholâ. Dans son temple, sont accrochées des chaînes : ce sont celles, vous explique-t-on, des prisonniers injustement incarcérés qui ont été libérés par le dieu. Le type de dieu justicier ne semble pas exister au Népal central : je l'ai cherché en vain dans une contre-enquête menée en février/mars 1968. Il déborde par contre l'extrême ouest du Népal pour se prolonger dans les districts indiens du Kumaon et du Gadhwal : en 1884, Atkinson décrivait le recours au dieu Goril : "Si quelqu'un a été lésé par un voisin, il apporte le riz au temple de Goril ou d'un autre génie populaire, et le place devant la pierre qui représente la divinité et prie celle-ci de tourmenter son ennemi. C'est une méthode efficace pour obtenir la justice sans l'intervention des tribunaux, car si la personne sur laquelle on a invité la colère de la divinité devient malade, il lui faut apaiser non seulement la divinité, mais aussi l'homme qui a invoqué son pouvoir, ce qui se révèle généralement un affaire très coûteuse".

 

Après avoir analyser les cérémonies et la fonction de l'oracle, essayons de préciser à quel type de possession nous avons à faire. La transe se manifeste d'abord par un tremblement, mais on dit rarement que le dhâmî tremble, kâpnu, comme au Népal central; on préfère le verbe bahulâunu, littéralement : devenir fou, voulant dire par là que ce n'est pas la personnalité normale du dhâmî qui se manifeste. Le tremblement n'est d'ailleurs pas très accentué et disparaît vite quand la transe se prolonge, il n'a jamais le caractère violent et prolongé qu'on rencontre plus à l'est. Le changement de personnalité se traduit surtout par le changement de voix : non pas un débit saccadé, rythmé par le tremblement et entrecoupé de syllabes sans signification comme au centre du Népal, mais continu, sur un registre beaucoup plus élévé que la voix ordinaire; certains ont tendance à crier (comme à Thârpâ), mais le plus souvent ils restent calmes et débitent leurs remontrances et leur exhortations sur une voix de fausset. C'est donc avant tout par la parole que le dieu se manifeste. Mais il agit aussi par le corps de l'oracle qui n'est plus que son instrument : tout au courps des cérémonies le dhâmî se comporte comme si il était le dieu : il est sur la gâdî comme la statue sur son piédestal ; on le vénère comme la divinité elle-même : ceci est particulièrement manifeste à Thârpâ lors des festivals de pleine lune, où, nous l'avons vu, c'est le dhâmî et non le Brahmane qui célèbre le sacrifce au feu. Ce dhâmî est illettré, il est de caste Matvâlî Chetri et n'a pas droit au cordon sacré : la connaissance des veda et la célébration du sacrifice lui sont en principe interdites; ce n'est donc pas la personne ordinaire du dhâmî qui agit, mais il est devenu, par la transe, le dieu qui récite et officie. Des Brahmanes sont bien là mais ils restent à l'extérieur du temple, près de la porte : ils récitent eux aussi les Veda en même temps que le dhâmî; mais en s'aidant d'un livre : s'ils font une erreur de lecture, le dhâmî, dit-on, s'interrompt pour les réprimander : alors les Brahmanes joignent les mains, disant : "Nous avons commis une faute, Seigneur, pardonne-nous". Il n'y a personne au-dessus des Brahmanes dans la hiérarchie des castes : s'ils s'excusent si platement, ce, ce n'est aps devant un homme, mais devant le dieu lui-même.

 

Lors des cérémonies de pleine lune, le dhâmî mime réellement le dieu. Or, le terme le plus fréquent pour exprimer la transe est "paturnu"; ce mot n'est pas enregistré dans les dictionnaires, les gens interrogés l'ont toujours glosé comme "être en transe", mais on peut le rapprocher de l'hindi "paturiyâ", ou "pâttar", qui se trouve en nepâli sous les formes "pâtar", "pâtarnî" ou "pâtinî", et qui désigne une danseuse, généralement intouchable. Le verbe signifierait donc danser et désignerait la manifestation la plus spectaculaire du dieu dans la danse possédée des fêtes de pleine lune. Cette danse ne se rencontre pas plus à l'est, et, s'il fallait chercher des analogies, on les trouverait plutôt dans les districts indiens au-delà de la frontière ouest du Népal : ainsi Berreman décrit pour le Gadhwal une danse possédée des Pândava et d'autres dieux du village.

 

Ainsi, le dieu, descendu dans le corps du dhâmî, se manifeste par la voix, les gestes et les danses. Ce n'est jamais le dhâmî qui part à sa recherche. D'autres populations du Népal ont des "chamanes" qui partent à la recherche des dieux ou des âmes égarées et même les jhâkrî du Népal central ont la cérémonie de la guru pûjâ où ils sont censés parcourir les cieux et les enfers. Ici rien de tel ne s'est révélé à une enquête dirigée en ce sens : le dhâmî est d'emblée possédé, il n'y a pas d'initiation, il n'est aucune cérémonie où son âme soit censée voyager. C'est toujours le dieu qui vient prendre possession de lui. Au lieu de l'ascension mystique, c'est toujours l'incarnation, "avatâr". Ce terme spécial à l'est du Népal semble bien recouvrir des institutions distinctes dont il faudrait une fois de plus rechercher les correspondants dans les districts limitrophes de l'Inde.

 

Reste le difficile problème de l'identification du dieu. D.Snellgrove déclare qu'il s'agit d'un dieu de la montagne "Mountain-God"; il explique dans un autre ouvrage ce qu'il entend par cette expression : ce sont les mîtres du sol qui sont honorés dans les cols où on leur élève des tas de pierres. Mastâ, nous l'avons vu, est un protecteur mais il n'est pas à proprement parler un maître du sol; il est en tout état de cause différent de la divinité honorée dans les cols : celle-ci est partout au Népal une déesse appelée Deurâlî. Atkinson la décrit pour les North-Western Provinces de l'Inde et donne le texte d'une prière où elle est invoquée comme déesse, devî; ce qui montr bien qu'il s'agit d'une divinité féminine, alors que Mastâ est toujours présenté comme masculin et rien dans ses légendes ni dans son culte ne l'associe au sommet des cols.

 

D.Snellgrove ajoute : "Il n'y a aucun doute que Mastâ et Bâbiro représentent des croyances indigènes, alors que Tripura Sundari et Bhairav Nâth sont, en un sens, étrangers ". Il me paraît difficile de dissocier les "Neuf Durgâ Bhavânî" (dont Tripura Sundari fait partie) qui ont un répondant dans l'hindouisme classique, et Mastâ, alors qu'ils sont toujours associés dans le culte, et cela depuis des siècles. Il ne faut pas trop se hâter de déclarer indigènes ou préhindouistes des divinités, simplement parce que les rapports avec la tradition classique n'apparaissent pas immédiatement. Il faudrait, avant de conclure, une sérieuse investigation, rendue difficile par l'absence de toute littérature écrite. Essayons de voir s'il n'y a pas quelques indices. Certains aspects pourraient suggérer une identification avec Shiva : sans compter l'association avec Bhavânî, nous avons vu qu'on lui attribuait la Vâma Deva gotra ; il ne s'agit pas d'un gotra classique, mais d'un des noms de Shiva; il y a Douze Mastâ comme il y a Douze Mahâlinga. Le thème de Mastâ éventrant les râksas a un correspondant dans l'iconographie de Shiva; ces indices pourraient conduire à l'identifier avec Shiva, ce qui serait possible, du moins pour la forme végétarienne, car Shiva n'accepte pas de sacrifices sanglants. Mais cette identification se heurte à des difficultés, car alors Mastâ devrait être le maître des Bhavânî alors qu'il est plutôt représenté comme leur serviteur et leur protecteur, il faudrait donc chercher plutôt du côté des divinités terribles comme Bhairav, ou peut-être des ascètes déifiés...L'identification sera difficile car la mentalité populaire a développé depuis les siècles des légendes locales et créé entre les différents dieux des relations de parenté fictive : mais il ne faut pas écarter à priori l'idée d'une origine classique : cette région de vieille culture hindouiste, et même autrefois boudhiste, nous réserve certainement des surprise.

 

 

 

Marc Gaborieau,

Objets et Mondes : la revue du Musée de l'Homme (Tome IX - Fasc.1 Printemps 1969)

Photographies de terrain prises par M.Gaborieau

15:34 Écrit par David Van der Elst | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

26/10/2013

Amsterdam Tribal Art Fair 2013.....

Petite ballade amstellodamoise à l'occasion de l' "Amsterdam Tribal Art Fair 2013" installée dans la magnifique église du "Duif" en plein centre-ville..Un très sympathique petit salon d'art tribal regroupant une vingtaine de galeries hollandaises et étrangères.....Une ambiance très décontractée; on en arriverait à oublier que les pièces présentées par les différents marchands n'ont pas, en général, la qualité des objets présentés dans les deux grands festivals que sont "Parcours des Mondes" et "BRUNEAF"....La seule galerie présentant des objets himalayens vraiment intéressants était "Karavanserai", la galerie de Mr. L.Nierijnck que vous devez déjà connaître si vous lisez régulièrement ce blog.....J'ai également beaucoup aimé la sélection de la galerie londonienne "Tribal Gathering" qui proposa surtout des pièces de l'Afrique de l'Est et du Sud telles que deux superbes sculptures Sukuma de Tanzanie ainsi qu'une très belle statue provenant du Malawi (J'ai pris deux clichés que vous trouverez à la fin de ma sélection de photos)....Bonne découverte !!!

004.JPG

copyright : David Van der Elst

040.JPG

copyright : David Van der Elst

 

043.JPG

copyright : David Van der Elst

005.JPG

copyright : L.Nierijnck / Karavanserai

007.JPG

copyright : L.Nierijnck / Karavanserai

009.JPG

copyright : L.Nierijnck / Karavanserai

023.JPG

copyright : L.Nierijnck / Karavanserai

027.JPG

copyright : L.Nierijnck / Karavanserai

013.JPG

Sculpture Rajbansi, Sud Népal (  http://tribalsculpturesfromnepal.skynetblogs.be/archive/2... )

copyright : L.Nierijnck / Karavanserai

018.JPG

Sculpture Rajbansi, Sud Népal ( http://tribalsculpturesfromnepal.skynetblogs.be/archive/2... )

copyright : L.Nierijnck / Karavanserai

021.JPG

copyright : L.Nierijnck / Karavanserai

028.JPG

Masque Yao, Sud de la Chine/Laos

copyright : L.Nierijnck / Karavanserai

036.JPG

Sculpture Sukuma, Tanzanie

copyright : "Tribal Gathering London"

034.JPG

Sculpture Sukuma, Tanzanie

copyright : "Tribal Gathering London"

 

04:34 Écrit par David Van der Elst | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

14/10/2013

Bruce Frank Gallery : nouvelle sculpture....

Voici une belle sculpture proposée par la galerie New-Yorkaise de Mr. Bruce Frank (http://www.brucefrankprimitiveart.com/) ....Elle mesure 38 cm et a déjà été présentée dans la galerie parisienne d'Alain Bovis......

bruce-frank-primitive-15-4.jpg

copyright : Bruce Frank

bruce-frank-primitive-15-1.jpg

copyright : Bruce Frank

bruce-frank-primitive-15-2.jpg

copyright : Bruce Frank

bruce-frank-primitive-15-3.jpg

copyright : Bruce Frank

bruce-frank-primitive-15.jpg

copyright : Bruce Frank

23:08 Écrit par David Van der Elst | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |